Le Diable s’habille aussi en D.

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Après plus de deux ans de suspense insoutenable (combien m’auront googlée pour trouver les spoilers ?), voici enfin le fin mot du premier tome de ma vie à Tokyo, ou comment j’ai enfin trouvé un travail m’offrant le sésame tant rêvé : un visa travail.

Je vous préviens, ce billet est encore long (mais moins que celui du stage, vous pouvez le faire, je crois en vous) et ça a été un peu la course contre la montre pour le terminer avant de partir pour l’aéroport. Résultat, je n’ai pas bien le temps de me relire et il y aura surement plus de fautes que d‘habitude et pas toujours d’accent faute de clavier. Mais vous me pardonnerez j’en suis sûre.

Je résume le résumé pour les petits nouveaux qui me font la joie d’agrandir mes troupes à chaque post : je suis au Japon depuis janvier 2010 dans le cadre d’une formation de « business Japanese » dans une école de langue, je vais en cours chaque matin jusqu’à 12h40, deux à trois fois par semaine je fais un baito ou je répare des iPhone de 13h à 22h, et les deux à trois jours qui restent de la semaine, je fais un stage absurde digne du plus mauvais scénario de Shyamalan (oui bon le sixième sens était sympa mais souvenez-vous LE VILLAGE, raaah), de 13h à 20-21h.
Autant vous dire qu’avec des journées de 12 à 13h de cours/boulot sans compter les transports, mes semaines sont bien remplies.
Mais tout cela suffit juste à me former, me payer à bouffer voire m’acheter de la merde à Disney Store de temps en temps.
À cote de ça, il faut aussi décrocher un CDI d’ici mars pouvant sponsoriser un visa donc interdit de chômer la demi-heure de libre que j’ai tous les trois mois !
Encore une fois, je pense m’y être mal prise, mais bon ça, c’est l’histoire de ma vie.
Mon gros défaut étant toujours de vouloir faire les choses sérieusement et correctement, mais de ne pas être assez maline. Ajoutez à cela une petite pincée de malchance et vous obtenez des mois de galère.
Ma première bêtise, je crois déjà que ça a été de n’avoir pour proche aucun Français ici depuis longtemps. Au final la seule amie que j’ai eue était ici qu’en Working Holidays et est repartie des le mois d’août, et sinon il y avait Etienne que je voyais quelques fois par semaine en stage mais il ne cherchait pas non plus a rester ici. Donc autant vous dire que je n’avais aucune personne dans la même situation a qui demander conseil ou de qui m’inspirer.
J’ai commencé à « rechercher » des Français au Japon seulement à partir de mai-juin 2011 parce qu’après le 11 mars, je me sentais un peu seule et ai ressenti le besoin de parler à d’autres expatries. Je me suis inscrite sur Twitter et cherche d’autres expatrié pour voir ou ils en étaient et comment ils vivaient la situation. Et la Twittosphère est ce qu’elle est, avec son lot de Captain Obvious horripilants, d’accrochages ridicules et de blasés de la vie (dont je fais partie), mais il y a quand même un minimum d’entraide. D’ailleurs si aujourd’hui, j’ai la chance de travailler en freelance dans la traduction et autres pour arrondir mes fins de mois depuis un an et demi, c’est parce qu’on me suivait sur Twitter et sur ce blog ; sans compter toutes les fois ou des expatriés inconnus m’ont proposé de faire tourner mon cv quand j’ai eu des moments de galère par la suite. Ça n’a pas toujours abouti sur quelque chose, mais c’est toujours des possibilités supplémentaires.
Mais avant le début de l’été 2011, pendant un an et demi, je n’ai eu strictement aucun contact français. Et c’est un peu dommage, j’aurais surement mieux ciblé mes recherches ou connu d’autres façon de chercher/me faire connaitre.
Finalement j’en vois pas mal qui, quand ils arrivent ici, trouvent leur premier job ou baito via la présentation d’un ami.

Bref, je ne parle pas forcément que de Français d’ailleurs. Ce que je veux dire c’est que travailler a se créer un réseau de connaissances est très important et c’est quelque chose que je n’ai absolument pas fait alors que « j’avais le temps ».
Je suis restée dans le cercle relativement restreint de l’école et de mes quelques amis, et je pense aujourd’hui que c’était une erreur.
Donc voila, si j’avais un premier conseil a vous donner, ce serait celui-là. Bien qu’il soit somme-toute évident, on peut comme moi se laisser entraîner par la vie quotidienne et négliger ce genre de choses et c’est dommage.
Ça ne veut pas dire que vous ne trouverez que par piston ou que vous devez gratter l’amitié a n’importe qui dans un but intéressé non plus, juste que connaitre beaucoup de monde est une façon d’augmenter les possibilités.

Donc pour cette recherche d’emploi, je me suis essentiellement laissée guider par les professeurs de mon école, qui bien qu’ils aient eu de très bons conseils, m’ont donné des conseils très japonais.
C’est-à-dire pas de candidatures spontanées et autres recherches d’annonces, mais la façon de chercher des 新卒 (shin-sotsu), soit les nouveaux diplômés.

En effet, au Japon, il existe un recrutement spécialisé de nouveaux diplômés. Chaque entreprise propose chaque année selon ses besoins un nombre de postes à pouvoir pour des jeunes diplômés sans expérience, et organise une fois par an un recrutement spécial pour cette nouvelle chair fraîche. Un système qui a ses bons et ses mauvais côtés.
Le principal bon côté étant que généralement, le nouveau diplômé japonais lambda ne connait pas le chômage. Il termine ses études début mars, il a trois semaines à un mois de vacances ou il va à l’étranger avec ses amis prendre des photos de sa bouffe ou de lui-même faisant le V de la victoire devant un monument. Puis une fois qu’il a profite une dernière fois de sa vie, il entre directement dans le monde de l’entreprise où il en chiera – ou dormira- jusqu’à ce qu’il soit assez pourvu de cheveux blancs et de rides pour avoir le droit d’avoir de nouveau une vie et remonter dans un bus touristique pour prendre des photos de la tour Eiffel.
Mais dans les mauvais côtés, on peut notamment citer le fait que les universités japonaises étant cotées, le Japonais lambda pense en général que sortir diplômé d’une université réputée suffira à lui faire trouver un bon travail. Donc ils se mettent une pression de fou furieux la dernière année du lycée pour réussir à passer les examens des bonnes universités et après ils ne glandent pas grand chose. À part un absentéisme conséquent ou un abus total, les Japonais ont peu de chance de se voir refuser leurs années de facs et comme dormir en cours est autorise… En gros, ça branle pas grand chose pendant les heures de classe (ne vous demandez plus pourquoi mon année d’échange universitaire a Osaka était si cool).
Et déjà qu’ils se tuaient pas trop à la tâche en première et deuxième année pour se reposer du stress de leur dernière année de lycée, dès la troisième année ils doivent commencer à faire les démarches de nouveaux diplômés pour trouver l’entreprise qui les emploiera a la fin de leurs quatre années de fac. Et comme ne pas trouver, c’est un peu la honte, de nouveau, ils se mettent la pression et se concentrent bien plus sur leurs séminaires et leurs entretiens que sur les cours à la fac. Et franchement, je me demande parfois s’ils sortent de l’université en ayant appris quelque chose de concret, ce que je trouve assez fantastique quand on sait qu’ils peuvent payer jusqu’à plus de 10 000 euros l’année pour leur éducation.
Ce qui explique peut-être pourquoi on m’a sorti il y a encore pas longtemps que le Brésil était en Afrique…

Le « shushoku-katsudo » (就職活動)

La période de recherche d’emploi des nouveaux diplômés s’appelle « shushoku-katsudo », parfois raccourci en « shukkatsu », parce que les Japonais aiment bien raccourcir leurs mots un peu trop long pour nous regarder chercher désespérément dans le dictionnaire, en vain.

Elle commence généralement un an et demi avant la fin des études c’est pourquoi en m’y prenant au mois de juillet et août pour avril 2011 j’étais largement en retard. Et cela pose problème dans le sens ou la plupart des entreprises a terminé le recrutement des nouveaux diplômés et ferme les candidatures. Pour postuler en dehors des « shin-sotsu », il faut avoir déjà une expérience en tant qu’employé dans le monde du travail.

Avant de vous y mettre, vous aurez besoin de votre cosplay de futur diplômé obligatoire : sac a main ou mallette noire, chaussures noires, costume noir sur chemise blanche.

Pas de coloration, pas de bijoux ou sac fantaisie, évidemment pas de tatouage visible, pas de maquillage a outrance.

Le but étant je crois de créer un groupe de clone sans âme et sans personnalité. Plus vous serez indissociable de votre voisin et mieux ce sera.

Je me souviens en 2011 d’une affiche pour un site destines à la recherche d’emploi pour les diplômés de 2013 qui avait fait polémique.

 

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Avouez que tous ces jeunes gens dans la rue, le regard vitreux, les bras tendus en avant avec la démarche traînante feraient une bonne armée de zombies pour un film d’horreur.

Il y a trois principales façons de postuler :

1) En allant directement sur le site de l’entreprise qui vous intéresse.
Vous rêvez de travailler pour Sony, Nintendo ou Géant Vert parce que vous êtes fan de légumes surgelés depuis toujours ? Tout est possible. 
Il suffit de surveiller le site de la dite entreprise de vos rêves et une fois que le bouton « 新卒20XX »(année de l’obtention de votre diplôme), vous cliquez et vous postulez.

Si le bouton « shin-sotsu » annonce l’année suivante, c’est que vous arrivez après la bataille et que vous pouvez vous fourrer votre rêve de vendre des haricots surgelés la ou je pense. Si le bouton annonce l’année précédente a votre année de diplôme alors c’est qu’ils n’ont pas encore commence le recrutement de votre année et qu’il vous reste encore un peu de répit. Une fois que le bouton est en ligne, vous devrez remplir la fameuse « entry shit » (エントリーシート)avec votre profil, votre parcours en bref, voire quelques question de personnalité.

Ensuite, vous attendez qu’on vous contacte, généralement on vous invitera à participer a la réunion de présentation de l’entreprise (説明会 setsumei-kai), muni de votre cv (écrit a la main), ou s’ensuivra un premier entretien presque surprise.

Si vous passez cette étape alors vous serez convoque à l’entretien suivant. Notez que si une entreprise standard compte environ 3 entretiens, plus l’entreprise est grande et célèbre et plus le nombre d’entretien à passer est important. Pour des grosses entreprises comme Panasonic et consort, ça peut aller jusqu’à 7 ou 8.

Paie ta déception quand tu te fais remballer avec le sourire au 7ème entretien.

Voila pourquoi on s’y prend un an et demi à l’avance…

2) En passant par des sites spécialisés de « shushoku-katsudo ».

Ce sont des sites spécialisés dans la recherche d’emploi pour les jeunes diplômes et répertorient toutes les entreprises qui sont en plein recrutement. Comme le recrutement de chaque promo dure plus d’un an, ils se chevauchent, donc ces sites existent bien souvent en plusieurs versions selon les années.

Mettons que vous vous inscrivez a jobdemerdeaujapon.com, évitez de faire vos boulets en vous inscrivant a la version 2014 du site si vous serez diplômés en 2015.

Donc toujours bien vérifier l’année de « shin-sotsu » indiquée avant de postuler quelque part : candidater pour les nouveaux diplômés de 2015 alors que vous le serez en 2014 pourrait provoquer un discontinuum espace-temps entraînant la mort de nombreux Japonais torturés par la souffrance intolérable qu’est le non-suivi à la lettre de leurs règles. Ou bien vous faire passer à côté du job de vos rêves et d’une carrière de foufou d’agrafeuse de dossiers chez Toshiba.

Avouez que ce serait dommage.

Ce genre de sites ont de pratique que l’on rempli une fois une « entry shit » type a l’inscription, et qu’après il suffit de rechercher les entreprises qui nous intéressent et seulement cliquer sur « postuler » quand le cœur nous en dit.

Après, même système qu’en postulant directement sur le site d’une entreprise, on attend le mail de convocation a la réunion de présentation et la série d’entretiens qui s’en suit.

3) Aller a des forums de rencontres entre étudiants et entreprise.

Ce sont des gros événements, souvent sur plusieurs jours, ou des centaines (milliers ?) de clones se rendent dans des salles louées pour l’occasion ou s’étendent à perte de vue des stands d’entreprises. Vu d’ensemble, ça donne à peu près ça :

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Les entreprises présentent en boucle leur activité et prennent le temps de discuter avec les candidats potentiels, prendre leur CV ou organiser un mini entretien.

A cette occasion le CV écrit a l’ordinateur n’est pas trop mal vu dans la mesure où ils savent qu’on risque d’en distribuer a la douzaine dans la journée, mais se démarquer avec des CV écrits a la main peut être un plus.

Ensuite, encore une fois, on attend d’être contacte par l’entreprise. L’avantage de ces forums étant, bien entendu, d’avoir l’occasion de rencontrer le personnel de l’entreprise et de leur parler personnellement avant même de postuler.

Voila, vous êtes maintenant incollable sur le shushoku, et ça vous fait bien entendu une belle jambe.

Mais peut-être pourrez-vous un jour briller en société en étalant votre culture grâce à moi.

 Mes galères

Il existe ce genre de forum pour tous les étudiants étrangers au Japon, pas autant que pour les Japonais, mais sur Tokyo il y en avait bien un par mois au moins. J’étais abonnée aux listes de diffusions qui me prévenaient à l’ avance de quand auraient lieu les prochains. Il existe quelques variantes des sites de recherches, mais je dois avouer que pour ces derniers, ils n’étaient pas forcement bien mis à jour.

Enfin, pour ce qui est de candidater directement via le site des entreprises, comme je vous l’ai dit, je m’y suis prise « seulement » neuf mois à l’avance et c’était trop tard, les trois-quarts des sites annonçaient que le recrutement était fermé.

Les étudiants asiatiques au Japon étant très nombreux, ils procèdent généralement à la manière japonaise avec les services de shushoku destinés aux étrangers. Et comme dans mon école de japonais il y avait 99% d’Asiatiques (je devais être le pour-cent restant), c’est tout naturellement que mes professeurs m’ont conseillée de procéder de la sorte.

Ce qui fut à la fois une bonne et une mauvaise chose.

Une mauvaise dans le sens ou évidemment la plupart des entreprises proposées s’adressaient à des Chinois ou des Coréens, donc que je faisais un peu tache au milieu.

Une bonne parce qu’il y avait extrêmement peu d’occidentaux, et pour peu qu’une entreprise cherche des Européens, ma présence faisait toujours mouche.

J’ai eu plusieurs occasions, mais je n’en retiendrai que deux pour ce billet qui s’annonce encore immense.

La première, pour une entreprise de recyclage de cartouche d’imprimante. (Je vous sens passionnés par l’intitulé)

Bon, ok, ça n’a pas l’air bien passionnant comme ça, mais le côté recyclage, éco, tout ça, ça parlait bien à mon profil d’écolo qui s’ignore. L’entreprise allait s’implanter en France l’année suivante et me trouver sur leur chemin dans ce forum fourmillant de Chinois leur semblait providentiel, ils avaient besoin de quelqu’un pour les aider à lancer leur filiale. Je passe un premier entretien, tout se passe bien. On m’appelle pour un deuxième, tout se passe bien. On m’appelle pour un dernier, au siège social, situé à 250 bornes de Tokyo, au milieu des rizières et des montagnes. On me précise qu’aucun transport ne va jusque là-bas et que je devrais prendre le taxi pour faire les 15-20 minutes en voiture qui séparent l’entreprise de la gare la plus proche (tout cela à mes frais bien sûr). On en profite aussi pour me dire qu’on me montrera les résidences de l’entreprise, où j’habiterai une fois la procédure d’embauche terminée.

Hein ?

En effet, la première année, je devrais quitter Tokyo pour aller vivre sur le lieu de l’usine, dans une résidence de fonction. À partir de la deuxième année, soit je resterais sur place, soit on m’enverrait dans sur un autre de leur site… mais sans savoir lequel. Ça pouvait être Tokyo, comme Osaka, comme Sapporo.

Tout de suite, ça sonne vachement moins fun quand même le recyclage de cartouches d’imprimante… Déjà qu’à la base ça ne me donnait pas spécialement de palpitations… Je viens de passer un an à construire une vie sur Tokyo, même si financièrement ça pouvait s’avérer intéressant, je n’avais pas envie de finir dans le dortoir d’une usine dans le trou du cul du Japon, surtout pour ne pas savoir où j’allais terminer ensuite. Alors bêtise ou non, j’ai préféré retirer ma candidature.

Notez toutefois que le recrutement en shin-sotsu n’embauche que des étudiants sans expériences. L’entreprise s’engage donc à former ses nouvelles recrues la première année et devoir partir six mois à un an en « étude » dans une autre ville n’est absolument pas rare. Ce n’est pas parce que vous postulez sur Tokyo que vous resterez sur Tokyo. Si l’entreprise mère est sur Fukuoka, vous avez toutes vos chances de devoir aller vous installer là-bas pour quelques mois pour votre formation. Alors je cherche peut-être des excuses, mais je trouve que ce genre d’aller-retour dans tout le pays sont quand même plus faciles à gérer pour un Japonais que pour un étranger.

Aussi, renseignez vous bien avant de postuler quelque part, si la boîte possède plusieurs bureaux dans le pays, vous n’êtes pas du tout sûr de finir dans la ville que vous vouliez.

Au même titre, même si vous pouvez exprimer vos désirs et être exaucé, ce sont eux qui décident dans quel service ils vont vous mettre. J’avais aussi passé des entretiens avec la grande entreprise Suntory. Eux, non seulement on ne choisissait ni la ville ni le service, mais en plus les étrangers ne se voyaient pas forcément placés aux services internationaux (pour que le Japonais qui parle anglais comme une vache espagnole puisse trembler à chaque nouvel e-mail langue de Shakespeare pendant que toi, tu pleures devant tes rapports de 30 pages à écrire en Japonais), et cerise sur le gâteau, ils nous ont dits qu’ils prévoyaient de nous faire changer de service tous les deux ans, pour que l’on soit polyvalent.

Ça peut avoir un aspect attractif et je suis pour la polyvalence (mon statut dans mon entreprise actuelle est même assez confus tant je fais de choses) mais… changer de job indéfiniment fait aussi de vous un éternel débutant qui a tout à apprendre de ses collègues Japonais, non ? Enfin je ne sais pas, ce système ne m’a pas bien convaincue non plus.

Donc voilà, j’ai fait ma princesse et finit par refuser les cartouches recyclables. Snif, je suis sure que vous raconter mes journées vous aurait transporté.

La deuxième expérience que je vais mentionner est une autre entreprise qui travaillait dans le milieu otaku. Ils publiaient des mangas et organisaient des événements de fans dans tout le Japon et un peu en Europe dont principalement en France. Je me souviens que j’étais particulièrement dépitée ce jour-là, car le public ciblé était essentiellement chinois, et les autres, on tournait un peu en rond comme des âmes en peine au milieu des stands.

Je lisais le catalogue des entreprises présentes en cherchant désespérément « anglais » ou – grande rêveuse – « français » dans les compétences demandées et Oh ! Miracle ! Je trouve cette entreprise avec marqué « Français natif » demandé. Je suis sans aucun doute la seule française de tout ce bourbier en costume noir à chemise blanche, j’ai donc le cœur qui bat à cent à l’heure. Sur le prospectus de l’entreprise joint au catalogue, il y a les personnages de leurs mangas devant une Tour Eiffel. Notre symbole national me fait chaud au cœur, je n’ai peut-être pas perdu ma journée.

Et manifestement… Je n’étais pas la seule à me demander si je n’avais pas perdu ma journée dans ce piège à Chinois, car le personnel de l’entreprise semble s’emmerder sévère sur leur stand. Ils avaient très certainement aussi peu d’espoir de trouver un Français ici que moi de trouver quelqu’un qui en recrute.

Et là c’est la rencontre du destin. Nous nous regardons, d’abord surpris, puis avec amour. Un halo de lumière nous enveloppe, une musique romantique flotte dans l’air… nous nous sommes trouvés.

La rencontre du destin. Mon cv est accueilli comme le Graal, le président de l’entreprise (c’est rare que le patron lui-même se déplace pour les forums) me prend en entretien direct.

Cela fait bien 6 ou 7 ans que je ne lis plus de manga, mais je ne suis pas réfractaire pour autant. J’ai conscience que ce job consisterait à être en contact permanent avec des otaku que ce soit Japonais ou étrangers (et les deux sont flippant), mais ça ne me rebute pas spécialement. Je m’en pense capable… Je suis forte. Surtout que le contenu du job me parle complètement.

Il suffisait juste de faire vivre la version française de leur site, le corriger, en faire les bannières, faire vivre les communautés de fans et organiser les événements en France. Pour ça, deux à trois retours en France par an aux frais de la Princesse notamment pour la Japan Expo et le Mang’Azur. Des événements que je n’apprécie pas forcément, mais si ça peut me donner l’occasion de rentrer chez moi plusieurs fois par an, franchement je prends. En plus, ça a une petite touche d’événementiel, soit exactement ce que je voulais faire.

Ce premier entretien se passe donc très bien et je suis vite conviée pour les suivants qui se passent tout aussi bien. Je passe leurs tests de personnalité et questionnaires, je repasse une dernière fois devant tout le monde. On commence à me demander quand je pourrais commencer, si c’était possible avant mars 2011 ou si je devais vraiment finir l’école. Bref, tout semble aller comme sur des roulettes, je suis au top de ma vie. Je pense avoir trouvé cinq mois avant l’expiration de mon visa, j’ai tout mon temps pour profiter de l’école et ne plus me prendre la tête entre le baito et mon stage débile. Même s’il y a peu de suspense pour l’issue de ces entretiens, on me dit qu’on me contactera sous quinze jours pour me donner une réponse définitive, fixer le salaire et signer. Je rentre le cœur en fête et dépose une caméra de sécurité donnant sur les allées et venues du facteur.

Un jour, deux jours, une semaine, dix jours, quinze jours… Rien. Chaque soir en rentrant, je fouille les prospectus et courriers reçus, chaque soir que nenni. Ils ont pris un service français pour l’envoyer ou quoi ?

Je ne sais pas trop quoi faire, donc dans le doute, j’attends quelques jours de plus. Rien.

Je leur téléphone donc et explique le problème. Au fur et à mesure que j’explique la situation, la personne au bout du fil me parait nerveuse, je la sens chercher, patouiller sur son bureau pour m’annoncer finalement « Mais vous avez été prise. Nous vous avons envoyé un courrier juste après votre entretien pour vous convoquer afin de fixer votre salaire et signer, mais vous n’avez jamais répondu et n’êtes jamais venue. Nous avons donc classé votre candidature et pris quelqu’un d’autre ».

QUOI ??????????????

Je suis soufflée. Je n’ai jamais rien reçu ! Et vu mon côté obsessionnel, je sais qu’il n’y a aucune erreur possible, j’ai disséqué ma boîte aux lettres tous les soirs plus que minutieusement et ils avaient ma bonne adresse puisque j’avais reçu les courriers précédents.

Et m’annoncer comme si c’était rien que du coup, ils m’ont jetée sans même essayer de me téléphoner pour vérifier, qu’ils ont pris quelqu’un d’autre alors qu’ils n’avaient personne d’autre sous la main, que… que que !! MORUE !!!

Je n’abandonne pas, je ne peux quand même pas laisser ce job filer pour une raison aussi stupide ! Elle me dit qu’elle ne peut rien faire, qu’elle va contacter la personne chargée du recrutement et que cette dernière me recontactera pour parler avec moi. Je dis d’accord et raccroche. J’attends. La soirée, le lendemain, le surlendemain. Aucun coup de fil.

Je laisse passer le week-end puis rappelle. Je demande directement à parler à la personne concernée sans préciser l’objet de mon appel et là… la personne chargée du recrutement me dit qu’on ne lui a jamais passé le message ! Qu’elle ne savait pas du tout que j’avais appelé et que je n’avais jamais reçu le courrier. Franchement, je ne comprends plus rien.

La petite dame est bien gentille, mais bon il s’est passé un mois depuis mon dernier entretien et la fin du recrutement, et oui, ils ont bien fini par embaucher un repêché de dernière minute. Le petit chanceux qui profite de ma propre malchance… Les quotas de shin-sotsu sont remplis et bon en gros, allez-vous faire foutre ma brave dame. Bien bien …

Quand j’en ai parlé, mon professeur principal a soupçonné la secrétaire chargée d’envoyer les courriers d’avoir fait une bourde. Il est très rare que la poste japonaise se trompe, ils ne m’ont jamais téléphoné ni rien pour savoir pourquoi j’avais disparu et elle n’a jamais transmis le message à la personne chargée du recrutement. C’est possible… Quoiqu’il en soit, je l’avais dans l’os et perdu trois mois d’histoire.

Conclusion : Même les rencontres du destin peuvent se terminer en eau de boudin. (règle applicable à mes chapitres sur la drague de l’homme japonais).

Evidemment je n’ai pas été assez bête pour ne chercher qu’à la japonaise. Je me suis aussi inscrite sur les sections emplois de la chambre de commerce française à Tokyo et autres, répondu à des annonces trouvées sur les sites destinés aux étrangers, et contacté quelques entreprises dont le recrutement des shin-sotsu était en retard et pas encore terminé.

Dans ce dernier cas, on m’a quand même souvent fait venir en entretien pour rien. On me fait venir pour me dire à la fin qu’ils n’ont pas besoin de francophone et cherchent un nord-américain, mais n’avaient jamais eu de Français dans leurs candidatures donc avaient été curieux de me voir en entretien…

Je t’en foutrais de la curiosité moi.

Il y a eu aussi les entreprises qui me font passer les entretiens, me demandent de rester au Japon pendant les fêtes de fin d’année parce qu’ils auraient éventuellement besoin de moi, puis finalement après m’avoir laissé sans nouvelles pendant les dites fêtes, m’annoncent que finalement ils ont trouvé un homme, qui serait plus approprié qu’une femme pour ce genre de travail (en quoi la traduction est-elle préférable pour un HOMME ?????).

Bref… Autant d’entreprises bidons dont je pourrais être soulagée d’être épargnée… mais qui me font enchaîner fausses joies et perte de temps. Et puis évidemment les échecs standards soit parce que je ne corresponds pas au profil recherché, soit parce qu’il y a meilleur que moi, soit parce que je n’ai pas convaincu. Sans parler des petites entreprises, souvent promptes a engager des étrangers en espérant se lancer sur le marché international, mais qui parfois, mal renseignées sur les procédures, restent assez frileuses sur le sujet du visa et vous laissent tomber comme une chaussette de Gilles quand vous leur annoncez que le vôtre expire bientôt.

Les mois passent, et je désespère.

3)  D.

On est en janvier, cela fait des mois que je bosse 14h par jour et enchaîne les week-ends sur des forums, séminaires et écriture de CV et rédactions pour candidature, je suis tellement stressée que je ne dors pas plus de trois heures par nuit, j’ai chopé la grippe qui m’a mise out pendant tout le break de fin d’année que j’ai passé mourante dans mon lit (tout hôpital fermé…), j’ai une tête de déterrée… C’est d’ailleurs le moment que choisi l’Asahi TV pour m’interviewer dans un énième forum, à peu près tous les gens que je connaissais ont eu l’occasion d’admirer ma tronche de cadavre au petit-déjeuner, on m’en parlait encore trois mois plus tard. Super.

Le recrutement des shin-sotsu est pour ainsi dire terminé, je ne trouve pas de petites annonces pouvant correspondre… Je suis au bout du rouleau. Mon visa expire dans deux mois et à part PQFlex et son grand n’importe quoi, je n’ai absolument aucune ouverture nulle part.

Est-ce que j’ai un mauvais profil ou c’est juste une succession de mauvais timings ?

Je perds confiance. On me dit que comme l’année scolaire/fiscale commence en avril, les départs en mars sont fréquents et donc les démissions nombreuses en février qui est une bonne période pour postuler. Je décide donc de puiser dans mes dernières ressources jusqu’à la fin du mois de février, mais que si d’ici là je n’ai toujours rien, alors je rends les armes et rentre la queue entre les jambes en France en grande perdante… J’aurai fait un prêt conséquent pour payer mes 15 mois d’école et investit toute mon énergie, pour rien.

L’idée est intolérable donc je continue à chercher. Je trouve un nouveau job pour un établissement franco-japonais qui m’irait parfaitement… mais ils sont frileux pour la sponsorisation du visa. Ils préfèrent me faire travailler en baito six mois comme période d’essai pour être sûrs que je conviens et enchaîner sur un vrai contrat. Mon visa expire bien avant, ce n’est pas possible : je suis remerciée et on est déjà au mois de février.

Je commence à me dire que c’est mort. Chaque candidature prend du temps entre les réponses des entreprises, les réponses d’après-entretiens voire deuxième entretien. Je déprime complètement.

Une amie décide de me changer les idées et d’organiser un petit repas entre filles et me présenter d’autres personnes. Étant donné que je viens de passer les huit derniers mois sans amis et sans trop sortir, j’accepte, je suis mentalement un peu au bout. Lors de cette soirée, elle me présente une de ses vieilles amies qui rentre de New York, qui est maquilleuse professionnelle. Elle maquille les artistes et les modèles avant un show ou une séance photo. Elle me dit qu’elle a déjà maquillé miyavi et me raconte un peu son métier et les anecdotes du monde du spectacle. Elle est impressionnante et passionnante. Elle me demande ce que je fais dans la vie et je lui annonce que je m’apprête à être renvoyée chez moi en charter, faute d’être capable de trouver un travail. Je lui raconte en gros ma longue série d’échec dans la recherche d’un travail, que mon seul espoir réside dans une entreprise pas très sérieuse où je fais mon stage, mais que je ne leur fais pas bien confiance.

Et là, elle m’annonce qu’avant de travailler à son compte en tant que make-up artist, elle travaillait en tant qu’employée chez D. ; une célèbre et prestigieuse marque française. Comme ça parle d’expérience au boulot, je m’abstiens d’écrire le nom de la marque, mais je ne m’échine pas non plus à trouver un surnom avec un jeu de mot bidon puisque si vous avez lu un minimum l’actualité en début 2011, vous saurez directement où c’était, donc bon.

Bref, elle me dit qu’elle n’y travaille plus, mais qu’elle y a travaillé plusieurs années comme maquilleuse avant chaque défilé de mode et autre événement de la marque, donc qu’elle était très souvent en relations avec le service des Relations Publiques de l’entreprise. La manager du service était relativement influente, avait besoin d’une francophone et surtout d’une personne supplémentaire, car elles n’étaient que quatre femmes pour couvrir tous les événements et relations médias sur tout le Japon. Comme elle n’y travaille plus elle ne peut pas me présenter elle-même, mais qu’elle peut me donner le mail de la manager pour que je lui envoie mon CV de sa part et tente une candidature spontanée. Elle me parle longuement de l’entreprise et du service, me vend du rêve toute la soirée à coup de paillettes et mascara (je suis faible).

Entrer dans une aussi grande entreprise quand je viens de me faire refouler par tout le Japon pendant 8 mois me parait un peu inespéré, mais je ne jette pas cette petite opportunité. Je récris un CV exprès, une lettre de motivation en japonais ainsi qu’un mail de présentation et envoie.

Deux jours plus tard, je reçois une réponse me disant qu’elle avait trouvé mon profil très intéressant et souhaite me rencontrer pour un entretien.

… !

Le mail précise qu’elle est très occupée à cause de la sortie imminente d’une nouvelle gamme de maquillage donc qu’elle ne peut pas me recevoir dans la journée, mais qu’elle peut me recevoir pendant sa pause déjeuner entre 12h et 13h ! Je suis flattée qu’elle m’accorde sa pause et m’empresse de confirmer.

Elle me donne rendez-vous quelques jours plus tard à midi devant la gare la plus proche de D. Comme c’est un entretien hors du cursus « shin-sotsu » qui plus est pour un job dans le monde de la mode, on me dit de ne pas y aller en costume de clone, mais d’acheter un costume élégant. Je vais donc me ruiner dans un beau costume gris clair pour l’occasion et suis à 12h tapantes devant la sortie de la gare.

Sans l’avoir jamais vu, j’aurais pu la reconnaître à dix kilomètres, de dos, la nuit et dans le brouillard. Avec son tailleur de marque blanc, son bronzage aux UV, son maquillage parfait, son sac à main qui coûte les deux bras et les deux jambes et son petit chapeau, elle sortait tout droit de l’Upper East Side. Peut-être était-elle la vraie mère d’Olivia Waldorf. Tiens, ben bonne idée, on va l’appeler Mme Waldorf, tant qu’à faire.

Je suis tendue comme un string coincé dans les fesses de Beyoncé, mais j’essaie de me montrer souriante. Elle me salue et me propose de faire l’entretien dans un restaurant, qu’il existe justement une brasserie française excellente dans le quartier. Oui, si tu veux, ça change des stands en carton des forums.

On discute de tout et de rien sur le chemin, elle semble gentille mais je sens la femme d’affaires qui gît sous les apparences. On arrive au restaurant, on s’installe et elle me dit « Alors, où travaillez-vous en ce moment ? ».

Bon, la question me prend un peu au dépourvu puisque tout était écrit dans mon CV, mais je réponds docilement en utilisant des mots pompeux et intelligents pour décrire mes tâches débiles de stagiaire à PQFlex.

« Mais… Vous êtes en stage ?

– Oui, le reste du temps je suis à l’école où je termine ma formation dans un mois et je fais un baito pour les frais de la vie quotidienne.

– Vous êtes étudiante ?

– Oui.

– Mais vous avez travaillé en France ?

– J’étais étudiante aussi, j’ai terminé mon master puis suis revenue étudier ici.

Déjà que je me sens flouée qu’elle m’ait convoquée alors qu’elle n’avait même pas lu mon CV, elle me donne le coup de grâce : « Mais il m’est impossible d’embaucher quelqu’un qui n’a aucune expérience en dehors des shin-sotsu et le recrutement pour 2011 est terminé, nous avons notre quota, tout est bouclé. Je suis désolée, mais si vous n’avez jamais travaillé, je ne peux rien faire pour vous, c’est sûr ».

Et voilà… l’entretien se termine avant même d’avoir commencé. Dans ma tête, c’est le blanc total. Et Mme Waldorf me sourit à pleine bouche avant de croquer dans son pain frais sans même s’imaginer une seule seconde qu’elle vient de briser ce que je pensais être mon ultime espoir et que le sol est en train de se dérober sous mes pieds pour m’entraîner dans un monde Infernal de sans-papiers.

Non, Mme Waldorf a faim, Mme Waldorf a envie de me parler de ses voyages en France, des beaux musées et du jardin des Tuileries. Evidemment, je respecte notre patrimoine, mais là tout de suite, les histoires d’une pelouse à 10 000km, je m’en fous. Mais j’écoute poliment, j’acquiesce et j’essaie de remplir le vide intersidéral dans ma tête qui vient d’effacer deux semaines de préparation à cet entretien pour D. Elle me raconte aussi qu’ils ont souvent besoin de parler avec la maison mère de l’entreprise pour adapter leurs événements à ceux qui ont lieu en avant-première à Paris, mais qu’après toutes ces années de carrière, elle ne parle toujours pas français. Elle me demande si je pourrais de temps à autres passer en fin de journée lui donner quelques cours.

Mme Waldorf ne manque certainement pas d’air. Mais je suis fatiguée de tout ça, de tous ces mois perdus. Ceci n’est pas un entretien et ne l’a jamais été, je suis juste une distraction de la pause de midi. Alors comme je suis fatiguée, que de toute façon je suis là et qu’on en est qu’à l’entrée, je décide de jouer le jeu tant apprécié des Japonais des faux-semblants et lui répond avec plaisir que je viendrais perdre mon peu de temps libre pour lui enseigner gracieusement comment dire « Bonjour », « Au revoir » et « Combien coûte ce sac s’il-vous-plaît ? ».

Et puis sous ses airs de femme sans problème qui se soucie absolument pas de ceux des autres, elle reste sympathique et agréable. Je décide donc de mettre ma déception de côté et prendre ce restaurant comme une simple sortie avec quelqu’un dont je fais la connaissance. Je lui parle comme à une amie de moi, de ce que j’aime, de mes envies. Elle me demande pourquoi j’ai postulé chez D. Je lui réponds en toute sincérité que c’est suite à une conversation. Je suis un minimum féminine, j’aime le maquillage et les parfums, travailler pour une marque aussi prestigieuse donne évidemment envie. Donc c’est une perche qui ne se refuse pas, d’autant plus quand on est aussi pressé par le temps pour trouver un travail. Après foutu pour foutu, je lui avoue franchement que je ne suis pas non plus une fashion addict, que je connaissais peu les produits avant d’avoir préparé l’entretien, que je n’achète jamais de marques et que la seule fois où j’ai acheté un produit D. c’était pour un cadeau de Noël pour ma maman. Donc que si l’idée était alléchante et l’expérience intéressante, travailler pour D. n’était pas le rêve de ma vie. Que moi j’avais toujours voulu travailler dans l’événementiel, le monde de la musique, l’organisation de concert, la promo d’artistes tout ça. Que je l’ai déjà fait en tant qu’amateur en France et à Osaka et que c’était ce qui me faisait rêver. Après j’ai évidemment postulé au Japon aux boites que j’ai trouvé, mais ça n’a rien donné.

Elle m’écoute attentivement puis me dis « Tu sais on a un événement à la fin de ce mois pour la présentation de notre nouvelle gamme de produits. Ce n’est pas dans le monde de la musique, mais c’est la préparation d’un événement, c’est une partie de l’événementiel. On est un peu surmenées dernièrement et on n’aura surement jamais terminé les préparations à temps. Si j’ai besoin de toi tu accepterais en tant que baito de venir nous dépanner une journée ou deux ? ».

On vient dans l’espoir d’un CDI et un visa et on repart avec un intérim d’une journée… Evidemment, je suis déçue car je commence à comprendre que c’est soit PQFlex soit le retour en France, mais j’accepte avec plaisir. Pour l’expérience, par curiosité de voir d’autres murs que ceux de PQFlex, pour avoir un blog inutilement long de plus à écrire.

Elle me convoque donc une première journée dans la même semaine. Non-contente de faire un pied de nez à PQFlex pour être payée plus du double ailleurs de l’heure, je me rends chez D. le cœur vaillant juste après les cours.

Et là, j’ai passé huit heures d’enfer.

Oh, j’ai bien été reçue, là n’est pas le problème. J’avais même un petit bureau de fortune au milieu du petit service des relations publiques, a cote de Mme Waldorf et ses sous fifres. Mais évidemment, avec un petit job d’intérim comme ca il ne fallait pas s’attendre a des taches autres qu’ingrates ou fastidieuses. Pour ma part ce fut le deuxième cas de figure. Il s’agissait de préparer les coordonnes de plus de 400 contacts pour que D. puisse envoyer les invitations à leur prochain événement présentant leur nouvelle gamme de produit. La majorité des invites étant des journalistes, j’avais un fichier excel avec des centaines et des centaines de noms, le nom du magazine ou ils travaillaient et ensuite les colonnes « service », « adresse », « numéro de téléphone », « email » etc. a remplir.

Et pour retrouver les coordonnées de tous ces braves gens, des tiroirs et des tiroirs de cartes de visites accumulées pendant des années lors de rencontres entre les employés de D. et les médias. Les cartes de visites s’entassaient par piles dans les tiroirs de divers bureaux, évidemment sans aucune logique de tri ou de rangement. Un bourbier de cartes. En notant que dans ces cartes, il y avait aussi de nombreux doublons, des cartes dont je n’avais pas besoin et au contraire des cartes manquantes. Je commence ligne par ligne mais a chaque nouveau nom dans la liste, je dois fouiller ces centaines de cartes une par une et perds un temps fou, je n’aurai jamais les 400 coordonnées retrouvées et tapées dans le fichier d’ici la fin de la journée. Je trouve quand même fantastique qu’ils aient surement religieusement des invitations a envoyer avec tous les événements qu’ils font dans l’année et n’ont pas ete fichu une seule fois de créer un répertoire ou ranger leurs cartes. Je sais que je n’arriverai jamais a tout finir et décide donc de laisser de côté le fichier excel pour l’instant et passe deux-trois heures à ranger les centaines de cartes. Par magazine : une pile Vogue, une pile Grazia, une pile Dorothée Magazine (…). Puis par service.

C’est déjà le milieu de la journée quand j’ai enfin tout trié leur fatra, et je dois avoir trois pauvres noms remplis dans mon fichier excel, il est temps de m’activer.

Mme Waldorf en profite pour aller au restaurant avec sous-fifre 1, 2 et 3 et me laisse toute seule dans le service. Et la, je carbure. Je fais les magazines et les services un par un et rempli toutes les coordonnées, sauf qu’encore une fois c’est un vrai travail de Peneloppe. Les joies des noms propres japonais étant ce qu’elles sont, je ne sais pas toujours comment lire les adresses et n’arrivent pas a taper certaines d’entre elles… Je dois aller chercher sur le net le code postal correspondant pour retrouver l’adresse. Bref, s’il y avait eu un 13eme travail d’Hercules, je pense que cela aurait ete de trouver les 400 coordonnées des invités de la prochaine party de D.

Notons que pendant mon supplice, je me suis accorde un petit détour par les toilettes. Et si j’avais remarqué que chaque employée de D. possédait toute la gamme de parfum sur son bureau et n’avait qu’a choisir lequel mettre pour aller faire sa photocopie à côté de Jean-Ryô de la compta, c’était de même pour les toilettes. En effet, pas de désodorisant et autre spray pour couvrir vos excès de chilli con carne et les problèmes intestinaux qui s’en suivent, mais les plus grandes fragrances de la marque. Ainsi, mesdames de D. couvrent l’odeur de leurs étrons avec un parfum hors de prix pour lequel vous cassez la tirelire a Noel.

A se demander si elles se parfument avec du Briz fraîcheur lavande en compensation.

 

Bref, je passe 8h d’affilée sans pauses sur ce pauvre fichier, et le boucle enfin. Il me manque une dizaine de nom faute de cartes et d’échange d’email mais le reste est niquel. Mme Waldorf semble contente, sa liste est prête et son bordel de carte est trie avec intercalaires et tout le bordel. Elle signe mon papier de travail pour valider ma journée et que D. me paye, et passe 21h, je rentre chez moi.

Je me couche en ayant les kanji de noms propres qui flottent sous les paupières.

Puis je n’ai plus de nouvelles pendant au moins deux semaines. Je me dis que c’était juste un petit épisode de ma vie, je l’ai depannee et voila. A ce moment la PQFlex ne s’est toujours pas décidé a me faire signer quoi que ce soit malgré que ça ait l’air d’avancer et ils n’ont toujours rien fait pour une demande de visa alors que le mien expire dans quatre semaines. Je m’apprête a faire mes cartons et rentrer en bonne perdante au bercail familiale. Ou de me faire seppuku au grand carrefour de Shibuya pour laver ma honte d’avoir échoué mon rêve de m’installer ici.

 Mais contre toute attente, Mme Waldorf me rappelle car elle a encore besoin de moi. J’ai même reçu des appels de sous-fifre 1 au milieu de la nuit avec un message me sommant de les rappeler au plus vite. D. semble en panique. En effet, le vendredi a lieu le fameux événement et il était prévu qu’ils envoient des le lendemain par la poste un paquet aux invites en remerciements. Seulement à cause d’un contre-temps, les paquets ne sont pas prêts et elle a absolument besoin que je vienne donner un coup de main toute la journée du lendemain. Heu… Oui, mais j’ai cours et boulot ? Le ton ne souffre aucune concession, je dois être sur place avant 11h. Je demande donc à sortir plus tôt des cours et m’invente une grippe A pour le baito et cours chez D ou j’arrive a 10h30.

Le service des relations publiques croule sous des dizaines de cartons, c’est un bordel monstre. Tout le monde est sur son 31, a 11h tout le monde décolle pour se rendre sur les lieux de la conférences de presse, on a sorti les robes improbables et les perles.

Mme Waldorf sue sous son fond de teint tout en m’expliquant ma tâche. Ils ont prévu d’envoyer le catalogue de la nouvelle saison de D. a tous les invites présents aujourd’hui ainsi que quelques cadeaux. Mais il y a eu un changement de programme et je dois… arracher des pages du catalogue ! Du propre !

Elle me montre les pages en question et ne m’explique pas la raison mais je la comprend tout de suite. En photo ou en interview apparaît le grand directeur artistique de D. Il est au cœur d’un scandale international pour avoir – complètement bourré – proféré des insultes antisémites dans un bar. La maison mère de D. a donc décidé de foutre à la porte son grand créateur sans attendre son reste…

Et des insultes antisémites c’est pas bon pour l’image, alors… on arrache le dit monsieur du catalogue.

Je m’abstiens de tout commentaire, mais je trouve la démarche pas terrible. Je devais arracher les pages seulement ou il était en photo et ou son nom était cité comme le créateur, mais aucune des autres pages montrant ses créations. En gros on s’approprie un travail mais on dit surtout pas d’où il vient.

En compensation de ce catalogue estropie, Mme Waldorf a préparé une série d’échantillons, de cartes postales et de coupons a glisser dans le catalogue. Puis je dois insérer le tout dans une grande enveloppe, puis dans une nouvelle enveloppe en plastique très fine et enfin… ECRIRE les bordereaux de la poste de CHAQUE CONTACT pour les coller sur l’enveloppe.

Je regarde tous les cartons dans le service et me dis que je ne vais pas chômer. Jusqu’à ce qu’elle m’emmène dans une réserve de D. ou m’attendent plus du triple des cartons.

Je me décompose…

« Comme on doit envoyer tout cela demain matin, tu as jusqu’à ce soir ».

Et Mme Waldorf s’en va après s’être repomponnée et monte dans son taxi. Sous-fifre 1 décide m’achever en me disant qu’il y aura surement de nombreux coups de téléphone d’invites qui ne trouvent pas la salle et autre, et que je devrai donc répondre a tout ce petit monde. Elle m’a fait un mémo de réponses selon les questions susceptibles qu’on me pose etc.

À 11h, tout le monde s’en va et me laisse avec mes dizaines de cartons a de catalogues a déchirer, de cartes postales, de coupons et autres.

Je suis quasiment toute seule dans l’open space de D. J’essaie de m’organiser pour aller le plus vite possible. Je fais un travail à la chaine… en étant le seul et unique maillon. L’air de rien, rien que déchirer les 4 pages de chaque catalogue est fastidieux, car le catalogue est gros et que les 4 pages ne se suivent pas, je dois donc les rechercher a chaque fois. Et il y a plus de 400 catalogues.

Puis refaire 400 fois les mêmes gestes. Mettre les coupons, mettre les cartes postales, mettre la lettre de remerciement, mettre dans une première enveloppe, glisser dans une deuxième enveloppe en plastique…écrire à la main les adresses… Ca, c’est le pire. Remplir tous ces bordereaux. J’en ai mal au poignet.

Je commence a maudire ce connard de créateur et sa moustache en pattes d’oie, je t’en foutrais des insultes antisémites ! Regarde un peu les sketchs de Dieudonnée ou ça l’a mené bon sang ! Pendant qu’il sifflait son whisky le regard incertain, est-ce qu’il pensait à la pauvre Française qui allait devoir arracher sa tronche du catalogue pendant toute une journée ?

Manifestement non, le monde de la mode est vraiment impitoyable.

Evidemment, le téléphone ne fait que de sonner et tout le monde n’est pas forcement bien aimable. C’est une journée importante pour tout le monde donc on y va de son petit coup de sang et tomber au téléphone sur quelqu’un qui n’a rien à voir avec D. et ne connait pas toutes les réponses et/ou noms des personnes qui y travaillent agace.

Et pendant que je m’invente des bras supplémentaires pour répondre au téléphone, écrire mes bordereaux, arracher les pages proprement et mettre dans des enveloppes, Mme Waldorf me téléphone. Elle a laisse sa robe pour la présentation au pressing et je dois aller la lui chercher dans les plus brefs délais, commander un service de livraison dans la journée et la faire livrer sur-le-champ.

…Et la je m’y vois. Je suis dans le Diable s’habille en Prada. Meryl Streep s’est fait brider les yeux et teindre en noir pour brouiller les pistes, mais c’est elle, je la reconnais. Bientôt elle va me demander de convaincre J.K. Rowling d’écrire la suite d’Harry Potter pour ses filles.

J’abandonne mon créateur alcoolo et cours donc au pressing et chercher un livreur.  Je perds plus d’une heure. Sans parler des mille et uns coups de fil pour vérifier ou j’en suis. « Tu es au pressing ? », « Tu as la robe ? », « Le livreur est passé ? », « Il arrive a quel heure ? ».

Mme Waldorf reçoit sa robe a temps et m’appelle pour me dire qu’elle est contente, je suis soulagee. Elle me dit aussi que le champagne est bon et que si j’arrive a finir a temps, j’aurai peut-être le droit de venir les rejoindre prendre une coupe.

Merci mais j’en doute. Ce job, c’est comme remplir le tonneau des Danaïdes, ça n’a pas de fin. Surtout que j’essaie de faire des tas propres mais les enveloppes en plastique glissent et toutes mes tours s’effondrent. Plus j’essaie de ranger les paquets terminés et plus tout se casse la gueule, on dirait un mauvais film catastrophe avec ces fameuses scènes à la G.I Joe (oui, on m’a forcée à regarder ces daubes) où tous les monuments célèbres s’écroulent.
Mme Waldorf n’a pas prévu assez de lettres de remerciement et de cartes, je dois trouver des gens dans l’open space capables de m’en procurer d’autres. Et le téléphone qui n’arrête pas… Je dois répondre aux quatre téléphones de Mme Waldorf et ses 3 sous-fifres et souvent ils sonnent en même temps. Je reçois alors des appels énervés de sous fifre 1 sur mon téléphone personnel me demandant pourquoi je ne réponds pas et ignore les appels de l’entreprise, qu’elle m’a pourtant dis de répondre… !
Je suis lessivée.

Les heures passent, je n’en vois toujours pas le bout, je me trompe en écrivant certains bordereaux de la poste sous la fatigue, doit recommencer, perds du temps. A 23h, il n’y a quasiment plus personne chez D. Je suis toute seule dans un coin de l’open space a faire mes paquets. Au moins le téléphone ne sonne plus toutes les deux minutes, mais entre tous les appels, le pressing et autre j’ai perdu beaucoup de temps et n’ai pas fini mes  paquet, il reste un ou deux cartons a faire.
 A 23h30, j’ai un appel de Mme Waldorf depuis la fête post conférence de presse : « Mais tu es toujours au travail ? ». Je lui avoue piteusement que je n’ai pas fini.
Et me dit de rentrer chez moi avant qu’il n’y ait plus de train, que les sous-fifres viendront tôt demain matin pour terminer et tout envoyer.

Je suis mi-soulagée, mi-déçue car il reste une cinquantaine de paquet a faire. A trois elles n’en n’auront surement pas pour longtemps mais j’ai quand même failli a ma tache, je n’ai pas termine.
En plus comme avec les enveloppes plastiques les piles glissent et ne tiennent pas, c’est un bordel sans nom. Ca depasse des cartons et tombe de tous les cotes.

Comme plus personne n’est la, je laisse ma feuille de travail a signer sur le bureau de Mme Waldorf et apres pres de 14h de travail sans pause et sans manger, je rentre chez moi.

Oubli ou non, Mme Waldorf n’a jamais signe mon papier et je n’ai jamais été payée pour ces 14h de travail. J’ai attendu vainement mon virement mais rien. Comme j’avais laisse le travail inachevé je n’ai pas osé réclamer (oui je suis bête, aujourd’hui je le ferais).

Par contre, une semaine apres je recevais un email pour le moins inattendu.
« Travailler avec nous est tres stressant et difficile. Mais tu t’es bien débrouillé. Tu es sérieuse et travailleuse, tu as un profil  intéressant et je trouvais dommage que tu n’aies toujours pas trouve de travail. J’ai eu envie de faire quelque chose pour toi et comme tu disais vouloir travailler dans événementiel, j’ai parle de toi et montre ton cv au directeur de l’entreprise qui organise tous nos show. Il a été très intéressé et aimerait travailler avec toi. Voici ses coordonnées, contacte-le au plus vite, il aimerait te rencontrer ».

Je suis estomaquée devant mon email.
Vraiment ? Et je trouverais maintenant, si facilement, comme ça, juste avant de partir et dans le domaine que je voulais ?
Je suis surprise, touchée et reconnaissante. J’ai galère mais pas pour rien.

J’ai donc contacte ce monsieur.
Comme je vous raconte tout cela deux ans plus tard,  et que vous savez que je suis restée au Japon et ai travaillé dans événementiel, il n’y a pas de suspense. Je l’ai rencontré et il m’a embauchée.
Un miracle empoisonné vu tout ce qui m’est arrivé par la suite, mais un miracle quand même.

Comme quoi, dans la vie faut pas abandonner.
Quand on abandonne pas, les rêves se réalisent. Même si on comprend parfois après coup qu’on doit le payer bien bien cher.
Mais ça, c’est une autre histoire…

Les 100 signes de ta japoniaiserie

      16 commentaires sur Les 100 signes de ta japoniaiserie

L’heure est grave les enfants. Mon boss a changé les bureaux de place dans l’entreprise et m’a mise à côté de lui.
En quoi cela nous concerne-t-il, me direz-vous.
Ayez donc un peu plus de jugeote nom d’un chien !

Selon la période du mois -il y a parfois aussi de gros coup de bourre-, j’ai beau y mettre de la bonne volonté et m’avancer dans mon travail pour ne pas glander, j’ai parfois de grosses périodes de creux où je n’ai strictement rien à faire. Vide que je comblais en vous écrivant mes pavés. D’où croyez-vous que me venait cette productivité soudaine ?!
Mais maintenant que l’œil de Sauron veille sur mon écran et me demande toutes les deux minutes ce que je suis en train de faire et si je peux pas lui rendre un service pour tuer le temps (3 jours à côté de lui et j’en peux déjà plus), il devient plus que difficile de vous pavifier des conneries en douce…

De ce fait, je n’ai pas eu le temps de vous écrire un petit pavé racontage de vie. Et comme une  lectrice bien aimée me parlait l’autre jour par email des habitudes japonaises dont on a bien du mal à se débarrasser une fois revenu en France et des moments de solitude qui en découlent, cela m’a rappelé  un questionnaire qu’on m’avait envoyé il y a un moment déjà et que j’avais mis de côté.
Les 100 signes  qui montrent que cela fait bien trop longtemps que vous vivez au Japon.
J’ai donc décidé d’y répondre, pour vous faire patienter jusqu’au prochain blog.

Le prochain billet devrait être un nouveau racontage de vie faisant suite à mon expérience en stage, soit comment j’ai trouvé le job qui m’a donné mon visa travail. Encore une grande aventure…
Ensuite, comme je ne me refuse rien, je m’offre -pour la première fois en cinq ans !- des vacances à l’étranger en partant 8 jours en Corée du Sud à partir de la semaine prochaine.
Selon aventures et choses à dire, vous aurez sûrement un billet sur le sujet, certainement fournis en critique Anti-Dukan666 puisque le ventre sur pattes qui m’accompagne a prévu bien plus de restos que de visites.
Ensuite, des surprises pour l’anniversaire du blog à la fin du mois, dont une qui me paraît compromise niveau temps libre et finances mais qui est en cours…

Bref, un mois de juillet mouvementé !

Mais en attendant, voici les 100 signes qui montrent que ça fait bien trop longtemps que je suis perdue sur cette île barbare !

 

1. Vous continuez à appeler les non Japonais  « gaijin » même quand vous êtes en dehors du Japon.

Non. Mais peut-être parce que les deux seules fois où je suis sortie du Japon ces quatre dernières années c’était pour rentrer en France. Peut-être que si j’allais dans un autre pays d’Asie j’aurais tendance à l’utiliser pour un non-Asiatique oui.

2. Vous avez continué de travailler malgré un tremblement de terre d’intensité 3 sans même prendre la peine de le faire remarquer autour de vous.

J’aime pas ça, a fortiori après le 11 mars. Mais ouais, les tremblements de terre restent généralement une partie de la « routine ».

3. Vous faites le V de la victoire sur la moitié de vos photos.

GRRRRR OUI !!!! Raaah, j’essaie de corriger cette habitude infâme mais mon index et mon majeur ne sont plus sous mon contrôle.

4. Vous vous sentez nerveux ou mal à l’aise quand il y a trop de Gaijin dans un bar.

Je sais pas si ça me met mal à l’aise dans la mesure où dès le départ je ne vais PAS dans les endroits réputés fréquentés par des étrangers. Ne me demandez pas pourquoi, je ne me l’explique pas vraiment.

5. Le Franponais ne vous fait plus rire.

Quand c’est vraiment très con ça me fait toujours sourire mais c’est vrai que ça ne me choque plus quand j’en vois et que je ne prends plus la peine de prendre en photo pour partager.
Mais allez, un ou deux classiques histoire de : 

franponais4-150x150

cancerfranponais

Et plus sur http://lefranponais.fr/

6. Vous êtes sujet au « kafun-shô » (des allergies).

UNE VERITABLE PLAIE CETTE MERDE ! Autant je suis pas au niveau des Japonais qui ne parlent plus que de ça comme l’arrivée de l’apocalypse chaque année, autant il est vrai que ça me pourrit bien la vie aussi et c’est de pire en pire chaque année. Mais il paraît que plus on reste longtemps au Japon, plus on augmente nos chances d’y être sensible.

7. La plupart de vos vacances consiste à aller aux onsens, les sources d’eau chaude.

Quitte à prendre le risque d’en outrer plus d’un, après toutes ces années je n’ai toujours pas foutu les pieds dans un onsen… Je suis une chochotte et m’évanouis déjà dans un bain à 40°, et le côté à poil en public tout ça, tout ça…
Mais j’ai quand même décidé d’y remédier cette année, histoire de pas mourir ignorante. Un onsen privé devrait déjà résoudre le problème du tatouage (généralement interdit) et de la nudité publique.

8. Vous avez commencé à réserver vos places dans un café avant d’aller commander avec votre sac à main.

Oui, je suis passée du côté obscur des inconscients. Par contre je prends quand même mon  portefeuille.

9. Vous faites des courbettes quand vous êtes au téléphone.

…Je me suis déjà surprise en train de le faire et je me suis sentie bien bien conne en effet. Mais j’atteindrai jamais le level de mon patron qui, un jour, était en pleine séance d’autoflagellation au téléphone à grand cri de « Je suis désolé ! Cela n’arrivera plus ! », courbé en deux… devant un grand mur blanc.

10. Vous ne trouvez plus vraiment que les bars avec seulement trois sièges sont trop petits.

La première fois j’ai trouvé ça ridiculement minuscule. Mais quand c’est un bar où on copine avec le barman et où on a ses petites habitudes, le côté intimiste est très plaisant en effet. Par contre bien réfléchir à quel pote tu choisis d’emmener avec toi vu que manifestement tout ton groupe ne rentrera pas…

11. Vous utilisez les mangas café en tant qu’hôtel.

Je l’ai fait plusieurs fois pendant mon année universitaire à Osaka en 2006-2007 quand je parcourais le Japon avec un sac à dos à moindre prix. Avec des boules quiès pour pas entendre la pignouf d’à côté qui ronfle à pleines narines, c’est très bien comme aventure « jeune ».

12. Quand votre train a trois minutes de retard, vous commencez à penser que c’est une honte.

Dans une autre vie où j’étais jeune, naïve et ne connaissais que la SNCF, je roulais des yeux ronds à ma colocataire japonaise qui me racontait que dans son pays, lorsque les conducteurs avaient trente secondes de retard, ils devaient écrire un rapport pour s’en justifier. Et qu’au-delà d’une minute, c’était problématique. J’avais trouvé ça extrême et ridicule.
Maintenant que je sais le NOMBRE INIMAGINABLE de personnes capables de s’agglutiner sur un quai en l’espace de trois minutes à l’heure de pointe à Tokyo et le train plein à craquer que ça donne une fois enfin arrivé, maintenant que je me suis déjà retrouvée collée à la  vitre, asphyxiée entre deux aisselles malodorantes de vieux salarymen, je trouve que selon l’heure de la journée, oui 3 minutes ça peut être problématique.

 13. Vous ne connaissez pas les noms de poissons en français mais en japonais si…

Vrai qu’à force de manger des sushis, je connais leur nom en Japonais mais je serais bien incapable de dire c’est quel poisson en français pour quelques-uns…

14. Vous êtes curieux de savoir le groupe sanguin des autres.

Au Japon, on pense que le groupe sanguin détermine votre personnalité. Dernièrement on m’a enfin expliqué les différents caractères selon groupe sanguin et contre toute attente, il s’avère que dans mon cas et celui de mon entourage c’était assez vrai. Du coup je commence à avoir envie de creuser la question, en effet.

15. Vous faites du tourisme à l’étranger dans les bus pour Japonais.

Nan, faut pas déconner non plus.

16. Vous avez acheté de ces T-shirt écrits en anglais qui ne veut rien dire.

… J’ai honte. Mais puisque je suis tenue de dire la vérité et rien que la vérité, alors j’avoue tout : oui, j’en ai un à la grammaire anglaise un peu aléatoire…
Mais il était tellement beau…  Avec de la petite dentelle noire sur les épaules et tout…
Raah, je n’ai aucun amour-propre.

17. Vous ne lisez plus de livres en public sans avoir votre couverture en papier qui cache le titre.

Je ne lis plus qu’avec l’E-reader maintenant. Mais il est vrai que les quelques fois où j’ai acheté des romans japonais, je demandais la couverture pour cacher.
En même temps, j’achetais que des livres d’amour à deux balles ce qui est relativement honteux.

18. Lorsque vous écrivez dans votre langue, vous vous trompez d’orthographe, ou pire, écrivez en romaji.

L’autre jour, au boulot j’ai quand même écrit « text-arign » dans mon css… Et ce n’était pas la première fois que j’écrivais un r à la place d’un l… J’oublie aussi régulièrement l’orthographe des mots même si je fais attention et lis beaucoup…
Bref, le début de la fin.

19. Vous avez un vélo “Mama Chari”.

Oui. Il est rose et il s’appelle Superman.

20. Vous savez que OIOI se prononce Marui.

En fait j’ai su que ça s’appelait Marui avant de connaître le logo, donc je n’ai jamais appelé ça « Oye Oye ».

21. Ca vous agace quand de jeunes japonais n’utilisent pas les formes de politesse avec vous.

Et pas que les jeunes, si on se connaît pas RESPECTE MON AUTORITE BORDEL DE MERDE respecte les formes de politesse, un point c’est tout.

22. Les sakura (fleurs de cerisier) vous rendent nostalgique.

Un de mes moments préféré de l’année, que ce soit pour les paysages, la bouffe et les piques niques.

23. Vous dormez régulièrement au boulot.

Seulement pendant mes pauses les jours de grosse fatigue, pas tous les jours pendant les heures de boulot comme certains. Et je me réveille avec la marque du pull sur la gueule, la grande classe.

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24. Vous avez souvent souhaité posséder une « doko demo door » (une porte qui donne accès à n’importe où instantanément).

J’ai jamais regardé le dessin animé doreamon mais effectivement, j’en rêve.

25. Vous connaissez les années selon les ères japonaises.

Je connais ces quatre dernières années car j’étais au Japon et mon année de naissance (année 59 de l’ère Showa !)

26. Vous trouvez les oyaji gyagu drôle.

Lire mon article sur l’humour.

27. Vous pouvez monter à vélo en tenant votre parapluie, sans tomber et sans être mouillé.

Malheureusement le Japon ne m’a pas rendue habile, si je fais ça je finis dans le caniveau.

28. Vous pouvez porter un yukata correctement.

Je ne sais pas le nouer seule, même si je connais en gros les règles.
Petite photo souvenir pour la peine :

yukata

29. Vous commandez toujours une bière en premier quand vous sortez à l’izakaya.

Pas toujours, parfois c’est l’ume-shu qui gagne. Mais la bière revient souvent en premier oui…

30. Vous pensez que les futons sont confortables.

Quatre ans que je dors sur un futon, quatre ans que j’ai mal au dos hein ? Mais bon, me suis habituée.

31.  Vous dites beaucoup “Eeeeeeeeeeeeeh”.

Je supporte pas les Japonaises qui le couinent à longueur de journée au lieu d’articuler une réponse acceptable. Mais quand on parle avec un japonais et qu’on sait pas quoi lui répondre, c’est bien pratique en effet. Je suis une fausse convertie, je brouille les pistes.

32. Vous appréciez cuisiner votre propre repas au restaurant.

C’est sympa en effet. Mais quand c’est la première fois et qu’on brûle ses takoyaki, ça fout un peu les glandes quand même quand on passe à la caisse.

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33. Vous ne riez plus quand vous voyez des policiers avec leurs bâtons lumineux faire la circulation.

Je fais la musique de Star Wars, ça compte ?

34. Vous demandez souvent votre chemin dans les postes de police.

En même temps, entre ça et les objets trouvés ils ont pas grand-chose à faire, faut bien les occuper.

35. Vous pouvez chanter de l’enka au Karaoke.

Et des tubes merdiques des années 80, cela va de soi.

36. Quand vous prenez le taxi dans votre pays, vous attendez que les portes s’ouvrent toutes seules.

Je ne prends pas le taxi en France, ces voleurs !

37. Vous vous êtes déjà excusé accidentellement en Japonais dans votre propre pays.

Et dit merci aussi… On se sent bien bien con.

38. Vous ne trouvez pas que Shibuya soit si peuplé.

A contrario, plus les années passent, et plus cette foule qui m’exaltait tant dans mon innocente jeunesse m’insupporte et me fatigue.

39. Vous connaissez tous les remèdes pour lutter contre les cafards.

Vous parlez à une professionnelle (se référer à cet article).

40. Vous mangez un kare raisu (riz au curry japonais) au moins une fois par semaine.

Alors là y’a eu un bug dans la matrice et c’est le bibimbap (spécialité coréenne) que je mange au moins une fois par semaine.

41. Payer deux mois de Reikin (sorte de “caution cadeau” non remboursé) quand vous emménagez ne vous dérange plus.

ALLO ? Tu peux vivre au Japon 15 ou 30 ans, lâcher 2000 euros cadeau en plus de la caution normale et autres frais EMMERDERONT N’IMPORTE QUI !

42. Vous pouvez chanter la chanson du magasin Don Quijote.

Ah mais je la chante comme une attardée à chaque fois que j’y fous les pieds.

 

43. Vous pouvez faire un seiza (façon de s’assoir traditionnelle) pendant 30 minutes sans vous plaindre.

Je pleure au bout de 30 secondes.

44. Vous pouvez manger les sucreries “Collon” sans rire.

Perso un chocolat douteux du nom de collon… Avec mon humour d’école primaire, fatalement…

45. Vous ne voyagez jamais avec une brosse à dents car vous savez que les hôtels japonais en fournissent.

Vrai que j’utilise les leurs.

46. Vous avez arrêté de collectionner les différentes sortes de Kit Kat.

J’ai arrêté de tout goûter après le Kit Kat à l’haricot rouge et le kit kat à la citrouille. Je continue avec les sodas par contre, même si je doute qu’ils arrivent à surpasser le soda au concombre d’il y a quelques années…

47. Vous n’avez jamais pris de vacances de plus de 3 jours.

Sauf les deux fois où je suis rentrée en France une semaine (donc pas vraiment de tout repos).

48. Vous connaissez la superficie de votre appartement uniquement en  畳 (jô).

Je connais les deux, en jô et en mètres carrés.

49. Vous avez le sentiment de rentrer à la maison à chaque fois que votre avion se pose à l’aéroport de Narita.

Bizarrement ce sentiment est même plus fort que quand il se pose à Roissy Charles De Gaulle.

50. Cela ne vous dérange plus de voir des émissions de télé qui parlent de nourriture sur toutes les chaînes.

Je suis une rebelle et n’ai plus la télé depuis 2 ans. Mais plus que les émissions de bouffe, c’est la pub toutes les 10 minutes qui font que ton film s’étend sur 2h30 qui me rend dingue.

51. Vous trouvez le temps en caisse horriblement long dans votre pays.

Une fois j’ai même été choquée qu’une caissière n’ouvre pas sa caisse rien que pour moi et ne pas me faire attendre… On s’habitue vite à ces petits bonheurs de la vie.

52. Ca ne vous choque plus de voir des sandwichs aux nouilles.

J’en mange pas mais ça ne me perturbe pas.

53. Vous vous trompez entre R et L quand vous écrivez en alphabet.

Cf. question 18.

54. Vous avez acheté une petite chaise en plastique pour prendre votre douche.

Non, se laver assis continue de me perturber.

55. Vous pratiquez au moins un art martial.

Non mais cherchez pas, tout ce qui est adresse ou physique, je suis aussi nullos qu’en France.

56. Vous avez déjà bu de la soupe au maïs en canette.

Non mais je me suis dit qu’il fallait que je teste une fois avant de mourir quand même… Histoire de le regretter et ne plus y penser.

57. Vous avez plus de 8 parapluies.

J’en ai quatre-cinq. Mais quand on sait que j’en ai jamais eu un seul en France, ça compte bien pour huit.

58. Vous ne pouvez pas prendre un vol international sans passer vous acheter des produits de marque en duty free.

Grâce à Dieu, je suis restée imperméable à Louis Vuitton et autres trucs moches et chers.

59. Vous vous êtes déjà laissé aller à dormir sur l’épaule de votre voisin dans le train.

Je crois qu’il m’est arrivé une fois voire deux de pencher dangereusement sur une petite vieille effrayée à côté. Mais c’est rare.

60. Vous mettez le suffixe –san après le nom d’un autre étranger.

Au boulot oui. Il va de soi que je disais « Draculcul-san ».

61. Vous commencez à penser que le nattô est plutôt bon.

JAMAIS. Plus que le goût, cette consistance de morve me retourne l’estomac. (Un bisou à ma lectrice Tam qui fait partie de la secte des convertis, manifestement…)

62. Vous choisissez votre banque selon le personnage sur la carte bancaire.

J’avoue avoir hésité à changer pour avoir une carte bleue Disney.
Je suis un pigeon.
Mais j’ai résisté. (je remonte dans votre estime ou pas ?)

63. Vous prenez un bain chaque soir après votre douche.

Non, je pense à la planète et à ma facture d’eau, mersea.

64. Vous vous mettez bien à gauche de l’escalator (ou à droite pour le Kansai), même dans votre pays.

Oui, et ça m’énerve quand je vois des gens arrêtés en plein milieu

65. Vous êtes devenu tatillon à propos du riz.

Quand j’étais étudiante à Lyon j’avais une colocataire japonaise qui m’avait dit qu’elle ne supportait pas que les Français ne mangent pas TOUS les grains de riz dans leur assiette, il en restait toujours un ou deux. Que récolter le riz était un travail très dur, que les gens se cassaient le dos pour ça, donc que par respect il fallait manger son riz jusqu’au dernier grain.
Ce que j’ai toujours fait depuis.
Je ne suis pas sûre que tous les Japonais le fassent ceci dit. Pas mal de Japonaises aiment bien laisser la moitié de leur assiette -même si elles crèvent la dalle- en présence d’hommes, les grognasses.

66. Ca ne vous étonne plus de voir des adultes la quarantaine passée qui lisent des mangas dans le train.

Comme je ne m’étonne plus de voir des vieux de 70 ans habillés en collégienne et maquillés comme une voiture volée.

67.  Vous écrivez des « w » au lieu de « lol »

J’évite d’en mettre trop car ça fait kikoolol mais ça m’arrive, un ou deux petit w en fin de phrase…
On me convertit meme au « kkk » coreen… Je lol international, attention.

68. Cela ne vous dérange plus quand les politiciens hurlent leurs programmes dans un porte-voix le samedi matin.

Alors ça, peu importe le jour, l’heure, que ce soit le politicien ou la ramasseuse de déchets, je maudis sur dix générations CHAQUE CONNARD qui hurle dans son porte-voix depuis la petite voiture maudite qui sillonne les rues.

69. Vous trouvez honteux que les jeunes japonais ne sachent plus écrire leurs kanjis sans clavier.

Oui, mais quand on voit comment la moitié des Français écrivent, on va pas critiquer trop fort. Balayer devant sa porte, tout ça, tout ça.

70. Vous trouvez que plusieurs semaines de congés payés par an c’est beaucoup trop.

Je m’en accommoderais franchement bien hein. Mais c’est vrai que moi qui ai toujours eu que 10 jours de congés par an (sans congé maladie), je trouve ça énorme…

71. Vous prenez en photo votre bouffe.

Oui… Mais j’ai encore du respect pour autrui et ne le poste pas systématiquement sur tous les réseaux sociaux.

72.  Vous trouvez que le vol de bicyclette est un crime grave.

Non mais c’est vrai que c’est un des rares trucs que j’ai « peur » de me faire voler.

73. Vous vous plaignez à l’étranger qu’il y ait si peu de distributeurs de boissons.

Je me plains surtout qu’une fois sur deux, les distributeurs français oublient de te donner soit ta monnaie, soit ta boisson.

74. Vous avez déjà dormi debout dans un train.

A l’époque pas du tout nostalgique où j’étais exploitée 80h par semaine, oui. J’ai aussi découvert que le manque de sommeil pouvait avoir un effet tout aussi fascinant que certaines substances illicites.

75. Vous ne trouvez plus étonnant de boire du café en canette.

Je ne bois pas de café. Mais je ne me souvenais effectivement plus que ça ne se vendait pas chez nous.

76. Vous réservez toujours la moitié de votre valise pour les souvenirs pour les proches.

Ca je l’ai toujours fait.

77. Vous connaissez au moins 3 chansons thème de magasins.

Les chansons du Don Quijotte, Big Camera, Yodobashi Camera et le rayon poisson du Tokyu Store n’ont plus aucun secret pour moi.
魚、魚、魚、魚を食べると~
頭、頭、頭、頭が良くなる~♪

78. Vous avez déjà lu un magazine ou des mangas dans un combini sans les acheter.

J’ai dû lire un magazine une ou deux fois, mais j’y reste pas des heures comme les Japonais.

79.  Vous ne vous perdez plus dans la station de Shinjuku.

Non, mais celle d’Ikebukuro (où je vais rarement) me résiste toujours, la bougresse.

80. Vous n’hésitez jamais lorsque vous mettez un billet de 10 000 yens dans un distributeur automatique.

Vrai que je mettrais jamais 100 euros dans un distributeur en France (on revoit déjà rarement ses 2€…) alors qu’ici ça ne me pose aucun problème.

81. Commandez votre repas au restaurant sur un écran tactile vous paraît normal.

Et en profiter pour vérifier mon horoscope ou jouer à pierre papier ciseau avec aussi.

82. Vous n’aimez pas les toilettes qui n’ont pas plein de boutons et fonctions.

Je peux encore vivre sans washlets, mais je préfère en effet.

83. Vous mettez un masque dès que vous êtes malade.

Du Chat de Cheshire, bien entendu.

cheshiremasque

84. Vous pensez que la mayonnaise et le maïs sont une garniture respectable pour une pizza.

Ben… c’est bon en fait la pizza au maïs ! Même si ça vaut pas la comtoise…

85. Les formules boissons à volonté des karaoke, internet café et izakaya vous paraissent normales.

J’ai déjà arrêté de me gaver de boissons de toutes sortes « pour rentabiliser », j’ai progressé.

86. Vous savez que Takeshi Kitano a une plus grande carrière en tant que comique qu’en tant qu’acteur de films mafieux.

Oui, même si au final il me fait pas spécialement rire.

87. Vous trouvez réconfortant quand on vous dit “Okaeri” quand vous rentrez à la maison.

Oui, sauf quand c’est un cafard qui me le dit en m’attendant sur le pas de la porte.

88. A la St Valentin, vous n’offrez rien si vous êtes un homme et offrez des chocolats si vous êtes une femme.

Autant je déteste cette fête merdique en France, autant je n’ai pas fait une seule St Valentin au Japon sans passer une soirée aux fourneaux à faire des chocolats/un gâteau au chocolat.
Voir mes super créations ici et ici pour 2013.

89. Cela ne vous dérange pas de payer la NHK pour votre télévision.

Au contraire, je te l’ai renvoyé chez lui avec le sourire en lui annonçant que je n’avais pas la télé. Un sou est un sou mes pauvres amis.

90. Vous avez un inkan (sceau pour signer vos papiers).

Pire, j’en ai fabriqué pendant plus d’un an. Vis ma vie de je teste tous les jobs pourris du monde.

91. Vous pensez que les feux de circulation sont rouges et BLEUS.

Non, navrée mais malgré toute ma bonne volonté le Japon ne rend pas daltonien.

92. Faire des heures supp’ jusqu’à 22h ne vous dérange pas.

Ca ne me dérangeait pas les deux premières années. Mais après m’être fait exploiter jusqu’à l’os pour pas un rond, je suis redevenue très française sur le sujet.

93. Vous préférez passer Noël avec votre amoureux.

Ouais alors là jamais. Si y’a bien une période où j’ai le mal du pays, c’est bien Noël. Espérons que celui de 2013 sera celui où je pourrai me casser le bide en famille et pleurer parce que j’ai pris 5kg en deux jours.

94. Vous allez au temple dans les trois premiers jours de l’année.

Faire ma petite prière, m’acheter mes petits grigris et tirer un omikuji (prédictions pour l’année). Autant je ne suis pas religieuse pour un sou, autant je suis friande de ce genre de petites coutumes.

95. Vous passez vos vacances de fin d’année à écrire les « Nengajô », cartes de vœux.

Quand je suis entrée en première année de Japonais à l’université, une professeure (française) nous avait conjurés de ne jamais tomber dans cet enfer. Qu’au début c’est bien rigolo, mais qu’on finit petit à petit à avoir à en écrire des dizaines et des dizaines, qu’arrêter d’en écrire à untel d’une année à l’autre était mal vu, et que même elle qui avait quitté le Japon depuis des années, se voyait contrainte de continuer depuis la France – sacrifiant un budget carte de vœux conséquent – pour garder ses contacts (parfois importants pour le travail).
J’ai retenu la leçon et à part une fois ou deux à la famille/amis en France pour faire plaisir, je n’en ai jamais envoyé à personne au Japon. Même quand j’en ai reçu à vrai dire, j’ai répondu par mail…
Oui, je suis une morue.

96. Cela ne vous dérange pas de faire la queue pour tout et pour rien, même pour aller au restaurant.

J’aurais bien répondu que ça me fait gravement chier, mais depuis que je vous ai dit que j’avais fait la queue 1h30 pour une soupe au curry à Hokkaido, je ne suis plus très crédible.

97. Les sites internet de toutes les couleurs et polices différentes ne vous font plus mal aux yeux.

Comme je l’ai dit un peu plus haut, malheureusement le Japon ne rend pas daltonien.
Leur sens du graphisme est une provocation directe au 21ème siècle.

98.  Vous proposez aux gens de se revoir pour s’amuser même quand vous n’avez aucunement l’intention de les revoir.

Je le fais pour me venger de tous ceux qui me l’ont fait ! Œil pour œil, vent pour vent !

99. Vous ne vous mouchez pas en public.

Ca m’énerve tellement de les entendre renifler bruyamment comme des abrutis toutes les demi-secondes pendant des heures, que SI, je brave les codes de la politesse et me mouche de tout mon être et de toute mon âme sous leurs yeux horrifiés.

100. Quand on vous pose une question sur une bizarrerie ou une particularité japonaise, vous répondez par la réponse suprême « 島国だからね », soit « parce que le Japon est un pays insulaire ».

Alors au nom de tous les Anglais, Australiens, Philippins, Indonésiens et tout autre pays uniquement composé d’une ou plusieurs îles, je n’utiliserai jamais cette excuse de merde qui me hérisse les poils à chaque fois !
Avec mention spéciale à tous les Japonais (nombreux) à qui j’ai demandé « Mais si tu aimes tellement voyager, pourquoi n’es-tu jamais allé à l’étranger ? » et qui m’ont répondu « parce que le Japon est une île ».
On leur demande quand même pas d’aller à Cuba à la nage…

 

Voilà !
Mon score total est de 71/100 ! Ce qui est quand même beaucoup trop. Si je venais à parler avec le nez et mettre des faux ongles pointus de 5cm, veuillez me rapatrier sur-le-champ !

A tout ceux qui vivent, ont vécu, sont déjà allés au Japon, si ça vous amuse n’hésitez pas à me faire savoir votre score, où reprendre ce questionnaire sur votre blog et laisser le lien en commentaire !

Merci d’avoir tout lu, et à tout vite pour un VRAI blog !

Manuel du petit ami Japonais : chapitre 2

Si vous attendiez depuis plusieurs semaines le coeur battant et la main tremblante cramponnée frénétiquement à votre souris pour actualiser sans cesse le blog afin de vérifier si j’avais enfin pondu ce chapitre II de la drague, sachez que moi pendant ce temps je m’étais faite prescrire quelques anxiolytiques pour lutter contre la pression de cette célébrité nouvelle. En effet, j’ai été surprise de constater une explosion des visites et des réactions sur le chapitre I du mois dernier, visites souvent ponctuées d’un « j’attends le chapitre II avec impatience ! »…
À croire que réussir votre vie amoureuse vous intéresse plus que les nouilles que j’ai mangé à Hokkaido, c’est incroyable comme les gens sont égoïstes.
Ces ramen étaient pourtant succulents, vous ne savez pas ce que vous perdez.

Bref, du coup ce n’est pas sans l’angoisse de décevoir que je m’attèle à ce manifestement très attendu deuxième chapitre. En effet, je me dois de venir à la rescousse de toutes les irréductibles gauloises en détresse rescapées du premier opus de ce guide de l’homme japonais.

La dernière fois je vous avais briefés sur les différents profils de psychopathes princes charmants qui vous attendent donc maintenant que vous êtes préparées psychologiquement, on va essayer d’aller un peu plus vite que dans les dramas et ne pas attendre l’avant-dernier épisode pour tenter une approche.

I) Les lieux de rencontres

Pour commencer, nous allons d’abord aborder les lieux possibles de rencontre avec une petite liste exhaustive des lieux qui reviennent souvent dans les rencontres franco-nippones et qui bien souvent détermineront la probabilité de sériosité de votre relation (oui sériosité, parfaitement mesdames et messieurs).

Contre toute attente, même dans une ville aussi gigantesque que Tokyo il peut s’avérer difficile de faire des rencontres : on ne fait que se croiser.
Les Japonais trouvent généralement leur moitié dans le cercle du travail/université/club de loisirs, voire rencontres arrangées entre amis… et quand tout ça ne marche pas, les agences matrimoniales.

Les relations sérieuses issues de rencontres spontanées en soirées ou en s’abordant sur un feeling sont quasi inexistantes. Donc si un jeune freluquet les cheveux laqués à 20 cm au-dessus du crâne vient vous faire l’équivalent asiatique de « Hé Mad’moiselle ! T’as pas un 06 ? », soyez avertie que ce n’est pas dans la norme locale et donc qu’il fait partie des collectionneurs d’expériences dont le prochain hamster sera vous.

Il va de soi que c’est encore sur votre lieu de travail, d’étude ou de loisir que vous aurez PEUT-ETRE la chance de tomber sur un mec au profil psychologique acceptable et où on peut espérer que la relation dure plus de trois jours. Et ce, parce que les Japonais communiquent rarement en privé donc ce sont les seuls endroits où vous serez en contact régulièrement et aurez l’occasion de vous faire connaître sous un profil respectable (en tout cas certainement plus qu’avec sept tequilas shots dans le nez, le déhanché incertain sur le cube d’une boîte de nuit à la mode).
Mais ce sont aussi souvent dans ces cas de figures qu’il faut s’armer de patience à coup de tournage autour du pot sur cinq cents épisodes, mais aussi pour supporter les manigances et gloussements de votre entourage qui n’a pas encore dépassé le stade des histoires du collège : « Dis hihihi, il  paraît que tu aimes bien Jean-Kenji, huhuhu, j’ai vu que tu étais à côté de lui pendant la nomikai hier, hohoho, tu vas lui déclarer tes sentiments dans une lettre d’amour ou attendre la veille de Noël, lololol ? ».
Bref, des histoires de coupleries au sein d’un groupe ou d’une classe créeront des ragots dignes du meilleur script de Jean-François Porry pour le Miel et les abeilles et du coup on comprend peut-être un peu mieux pourquoi en société, les personnes en couple font comme si elles ne se connaissaient pas, ou peu. Notez qu’il est fou le nombre de surprise qu’on peut avoir en apprenant que deux personnes qu’on côtoie tous les jours et ne s’approchent pas en société, vivent en fait une folle passion hors caméra. Donc histoire de ne pas vous prendre la honte en même temps que votre râteau, enquêtez d’abord suffisamment pour être sure que l’objet de votre convoitise n’appartient pas déjà à quelqu’un d’autre.
Avouez qu’il serait ballot que vous confessiez à Marie-Keiko que vous brûlez d’amour pour Jean-Kenji et comptez le saouler pour abuser de lui, alors que les deux cachottiers prévoient de se marier la semaine prochaine.

Malheureusement, si tout votre entourage ressemble peu ou prou à un dessous-de-bras pas lavé depuis deux semaines ou que vous êtes ici en working holidays et n’avez ni cours, ni travail, ni entourage régulier, il vous sera bien évidemment beaucoup plus difficile de trouver le purinsu charmant. Ainsi, de nombreuses donzelles perdues finissent par se laisser charmer par quelques rigolos rencontrés en soirées ou sur le Net.
Alors que, soyons honnêtes, c’est là que vous aurez le plus de chances de tomber sur des boulets de la société.
Mais les apparences sont trompeuses et c’est vrai qu’on pourrait croire avoir trouvé la solution à tous nos problèmes de solitude. L’ikemen (beau gosse en japonais) qui viendra vous aborder en soirée vous donnera l’impression qu’il est moins coincé que le Japonais lambda, voire plus occidentalisé et chaleureux, et donc qu’il pourrait s’avérer l’homme parfait. En plus il fait bon rire à ses blagues, pourtant pas très fines. Mais les verres de tequila qu’il vous offre dans l’espoir de vous enivrer (généralement il le sera bien avant vous) aideront à le trouver intéressant ne vous inquiétez pas.
Et le jeune filou virtuel à la photo de profil avantageuse vous donnera l’illusion qu’il peut se montrer plus présent et impliqué que tous ces petits amis Japonais inexistants qui vous font don d’un rendez-vous galant une fois toutes les pleines lunes, et vous croirez avoir trouvé un bon compromis pour réussir à faire des rencontres dans ce monde de brutes solitaires.
En plus, il est facile à trouver, réseaux sociaux, sites d’échanges interculturel ou même site de rencontres, il est juste absolument partout et facile d’accès. Vous pouvez même préparer le terrain avant d’arriver sur place, la belle aubaine !
Évidemment si les boîtes et Internet peuvent avoir l’air de bonnes solutions pour réussir à rencontrer votre âme sœur, soyez averties que vous augmentez vos chances de vous faire passer pour une poire.
Notez que le Japonais d’Internet (voire celui de boîte qui n’a pas conclu mais obtenu votre numéro) est bien plus fourbe que le mâle lambda qui tentera sa chance et abandonnera assez vite s’il n’obtient pas votre feu vert. Non le Japonais Don Juan, même s’il n’en a rien à cirer de votre pomme et ne pense qu’avec son phallus, sera capable d’une ténacité des plus impressionnantes.
Ainsi vous courir après pendant des semaines à coup de déclarations enflammées et de « mais laisse-moi une chance, je ne suis pas comme les autres » n’est pas un problème pour lui. Tentative de désespéré ou simple fourberie, investir dans le temps pour obtenir son dû ne lui pose absolument aucun problème. Vous aurez donc le tord de penser qu’il peut être sincère au fond sinon il ne continuerait pas à vous courtiser pendant des semaines.
Pourtant je vous le dis, pour le Samurai des cœurs, les semaines (mois ?) qui passent ne sont pas dérangeantes et vous dégager comme un petit étron quand on tire la chasse ne lui posera absolument aucun problème une fois qu’il aura envie de passer à autre chose.
Donc en gros, les rencontres dans le monde de la nuit ou virtuelle, c’est bien sympa pour créer des rencontres qui sont souvent difficiles dans la vie de tous les jours, mais si vous espérez plus qu’un passe-temps, ne donnez pas votre petit kokoro naïf trop rapidement, le chemin est semé d’embuches.

telephone copie

II) L’approche

Bon assez de blabla, on s’y met ou bien ? Si vous voulez votre adorable petit bébé mi-camembert mi-citron va falloir se mettre au boulot au bout d’un moment quand même.
Déjà je rassure tout le monde, le simple fait d’être étrangère devrait vous rendre populaire, même si vous n’avez jamais forcément fait siffler les foules dans votre pays d’origine. Pas la peine d’être complexée, vos grands yeux feront le reste. Puis le bonnet A négatif des Japonaises aide aussi beaucoup à rendre vos formes intéressantes, à partir d’un bonnet B vous avez tout d’une Lolo Ferrari et vos chances d’emballer n’importe qui.
Si vous galérez quand même, n’hésitez pas à rappeler à l’interlocuteur que vous venez du pays de Louis Vuitton, ça devrait débloquer le problème.
La règle à respecter, et ce même avec le chasseur de base, est de ne pas être trop directe : une femme forte et entreprenante ça les fait fuir. Veuillez donc me faire le plaisir de régresser jusqu’à vos 12 ans pour aborder la proie en lui proposant, les yeux baissés et les joues rougissantes, d’être votre ami. Ponctuez votre innocente requête d’un battement de faux cils extra longs et le tour est joué.
S’ensuivra ensuite une conversation avec des questions qui PEU IMPORTE LE TYPE DE RENCONTRES resteront INVARIABLEMENT LES MÊMES.
Je ne sais pas si on apprend par cœur « La conversation pour les nuls » dès l’école primaire au Japon, mais que vous parliez à un host, un chef d’entreprise ou un étudiant vous aurez invariablement droit à la même conversation dans le même ordre :
« Tu viens d’où ? », « Tu as quel âge ? », « Ça fait combien de temps que tu es au Japon ? », « Pourquoi est-ce que tu es venue au Japon ? », « Qu’est-ce qui te plaît dans le Japon ? » et enfin « Tu aimes la cuisine japonaise ? Quel est ton plat préféré ? Tu peux manger du Nattô ? ».
A priori, si vous apprenez à répondre à toutes ces questions en japonais, vous avez un bagage suffisant pour vous faire passer une bague au doigt.

Enfin, je vous propose un petit glossaire des petites phrases qu’on vous sortira invariablement et qui doit aussi faire partie de leur manuel de la conversation à apprendre par cœur car vous n’y couperez pas :

«日本語上手ですね » (nihongo jôzu desu ne)
Traduction littérale : « Tu parles très bien japonais. »
Traduction littéraire : « Je ne sais pas comment enchaîner la conversation alors je meuble ».
Oui je sais c’est dur. Vous étiez si heureuse qu’il complimente votre japonais… mais sachez qu’il le dira aussi facilement à quelqu’un qui ne sait dire que « Con-nichon-aaaah » qu’à une personne capable de disserter sur le Ça, le Moi et le Sur-Moi entièrement en Japonais.

«綺麗ですね» (kirei desu ne)
Traduction littérale : Tu es jolie.
Traduction littéraire : « Je tente un compliment au pif, celui-là me parait passe-partout »

«英語出来ないなぁ、教えてくれる?» (eigo dekinai naa , oshiete kureru ?)
Traduction littérale : Je ne sais pas parler anglais, tu m’apprends ?
Traduction littéraire : Oui oui, j’ai bien entendu que tu étais française, mais j’en ai rien à foutre car étrangers = anglais.

Passées ces quelques banalités, si vous lui plaisez vraiment, il devrait enchaîner sur du concret :

«顔が小さい!鼻が高い!目が大きい!» (kao ga chiisai ! hana ga takai ! me ga ookii !)
Traduction littérale : Tu as le visage petit ! Le nez haut ! Les yeux grands !
Traduction littéraire : Oui je sais, dans votre tête c’est l’angoisse, vous vous dites merde je suis difforme et je ressemble à ça :

visage
(Je sais, mes talents de dessinatrice vous laissent sans voix, j’ai effectivement raté ma vocation)

Mais non, au Japon avoir le visage étroit un grand pif et des gros yeux est synonyme de grande beauté. Le jeune homme essaie seulement de vous complimenter et dire que vous êtes jolie.

«一人暮らし?寂しいでしょ?» (hitori gurashi ? sabishii desho ?)
Traduction littérale : Tu habites seule ? Tu dois te sentir seule non ?
Traduction littéraire : C’est terrain libre pour que j’aille passer la nuit chez toi ? Je pourrais te tenir compagnie dans ton lit, dis ?

«彼氏がいるの?» (kareshi ga iru no ?)
Traduction littérale : Tu as un petit ami ?
Traduction littéraire : Ingrid, est-ce que tu baises ?

«今度遊びに行こうか?» (kondo asobi ni ikou ka ?)
Traduction littérale : Ca te dis qu’on se fasse une sortie ensemble la prochaine fois ?
Traduction littéraire : Ingrid, est-ce que tu préfères aller au cinéma voir les films d’aventure ou les comédies, et surtout après est-ce que tu baises ?

«もっと遊びたいなぁ» (motto asobitai naa)
Traduction littérale : J’ai envie de m’amuser encore plus
Traduction littéraire : Parce que moi sinon je veux bien aller au love hôtel.

«また会いたいなぁ» (mata aitai naa)
Traduction littérale : J’ai envie de te revoir.
Traduction littéraire : Bon bah au pire on se le fait la prochaine fois ce love hôtel ?

«好き» (suki)
Traduction littérale : Tu me plais / Je t’aime.
Traduction littéraire :  …………………….(bruit d’une mouche qui passe)………………..

Montrez-vous enthousiaste et impressionnée à chacune de ses paroles même les plus ras du sol, minaudez, et le tour est joué.

III) Le bisou

Bon a priori, si l’énergumène vous a sorti toute sa petite tirade d’en haut, c’est que vous l’avez dans la poche. Mais avant d’aller plus loin, je vous suggère un petit cours culturel, car ici la différence se pose. Évidemment je ne parle pas des bises, il est évident qu’elle ne se pratique pas ici. Dans un moment d’égarement il m’est déjà arrivé de faire machinalement la bise à des amis qui me souhaitaient la bonne année : le temps s’est arrêté et tout le monde s’est figé les yeux ronds dans un silence des plus angoissants. Un grand moment de solitude.
Mais là, je vous parle d’amour, donc de bisou sur la bouche, voire de notre célèbre « french kiss » (qui au Japon se dit « deep kiss » soit dit en passant, rien de français là-dedans pour eux).

Chez nous un bisou n’engage à rien, c’est un geste d’amour et d’affection, ou un simple échange de sensualité (ou encore d’haleines fétides, on a pas toujours de la chance) entre deux personnes qui se plaisent.
Au Japon, tout semble indiquer que c’est un préliminaire.
Je ne sais pas s’il y a un mécanisme automatique installé sur le modèle masculin japonais qui produit cet effet absolument remarquable, mais ici dès que votre conquête aura posé ses douces lèvres sur les vôtres, sa main se posera en SYNCHRONIE PARFAITE sur vos boobs.
C’est magique, mathématique et inévitable : sa bouche sur la vôtre = sa main dans votre décolleté.
En fait, ici embrasser l’être aimé, c’est le début d’un acte sexuel, voire l’équivalent de lui donner les clés de la chambre de l’hôtel le plus proche. Pour le romantisme, on repassera merci.
Ce qui peut provoquer parfois de gros malentendus : le pauvre minou ne comprendra très certainement pas que vous lui refusiez vos faveurs alors que vous échangiez vos salives deux minutes plus tôt.
C’est pourtant la même chose ! Allumeuse va !

Vu comme cela, on comprend un peu mieux aussi pourquoi il reste de rare (mais ça arrive, surtout le vendredi soir à la sortie des izakaya) de voir des couples s’embrasser en public, il y a des hôtels pour ça nom d’un chien !
Et vous qui vouliez bisouter à pleine bouche votre amoureux sur le quai de la gare pour lui dire au revoir, petite exhibitionniste dépravée que voilà !

IV) Officialiser la relation

Cela fait des semaines que vous vous fréquentez, il vous a dit « suki », vous vous êtes même connus bibliquement… Point de doute pour vous, c’est votre petit ami ! Hihihi !
…Je vous prierai de bien vouloir arrêter de vous fourrer le doigt dans l’œil jusqu’au coude, merci.
Je vous l’ai dit plus haut, ici le temps investi pour vous avoir n’est absolument pas un problème, et une fois sur deux un « suki » a autant de valeur qu’un « je me ferais bien un McDo en rentrant, tiens ».

Si en France, le statut de « couple » s’impose assez naturellement, au Japon, ce qui officialise réellement une relation entre deux personnes, c’est l’étape du 告白 (kokuhaku), soit la déclaration d’amour.
Tant que l’un des deux ne s’est pas déclaré et n’a pas demandé clairement 「付き合ってくれる?」 (tsukiatte kureru ?) soit « Veux-tu sortir avec moi ? » suivi d’une réponse positive, vous n’êtes pas en couple. Oui, je sais, nous on faisait ça au collège sur des petits mots qu’on faisait passer de tables en tables pendant le cours de maths sur Pythagore (dans un triangle rectangle, le carré de la longueur de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des longueurs des côtés de .oui pardon, vous vous en tamponnez).
En même temps, les Japonais continuent de faire de la politique avec Hello Kitty ou AKB48 comme porte-parole, CROYEZ-VOUS VRAIMENT QU’ILS SE COMPORTENT EN ADULTE ?
Donc oui, pour que tout soit bien claire et pour être sure de ne pas être qu’un divertissement occasionnel, il convient de préférer passer par cette étape, sinon il peut toujours résider une zone de flou. Les Japonais eux-mêmes en perdent parfois leur latin, ce qui donne des conversations des plus cocasses avec votre entourage : « Oui, je sais ça fait des mois qu’on se voit, on passe Noël ensemble, il dort chez moi et tout mais… il y a pas eu déclaration, je ne suis pas sure que ce soit mon copain, si ? » ou encore « QUOI ? En France vous ne vous déclarez pas forcément ? Mais comment savez-vous que vous êtes en couple ? »… Ben je sais pas, on habite ensemble et on a un enfant de trois ans, ça compte sans la déclaration ou pas ?
Sinon dans les « girls talk » vous aurez aussi le type de conversation où chacune doit faire le compte du nombre de fois où elle a reçu une déclaration et le nombre de fois où c’est elle qui l’a fait. Sans parler du nombre de réponses positives et négatives dans chacun des cas, c’est limite si on en ferait pas un tableau Excel pour plus de clarté. Passionnant, me direz-vous.
Il va de soi que vous aurez droit à ce genre de conversation à 15 piges comme à 30, vous êtes prévenues.

Non vraiment cette histoire de déclaration a son importance, je l’ai appris à mes dépens. Quand le premier petit ami que vous avez, que vous côtoyez depuis un an et demi, qui vient même jusqu’à habiter chez vous en France pendant deux mois et qui finalement vous dit « Mais on est pas en couple, t’as jamais été ma copine ! Je t’ai jamais demandé si tu voulais sortir avec moi et tu n’as jamais dit oui, y’a pas eu déclaration ! », et bien vous apprenez que le prix pour comprendre les us et coutumes de l’autochtone est parfois bien cher à payer.
Merci, on ne m’y reprendra plus. Veuillez donc pour plus de sécurité adopter la politique du « Déclare-toi ou dégage petit gueux ».
Et encore, ça ne l’empêchera pas de vous larguer deux jours plus tard si le cœur l’en dit, mais au moins c’était officiel !
Notez aussi parfois une fierté masculine des plus ridicules venant pimenter la chose : « Non mais tu comprends, moi je ne me déclare jamais, c’est un principe. Donc si tu veux qu’on sorte ensemble je suis d’accord, mais il faut que ce soit toi qui demandes ».
Voilà qui rend ce moment des plus romantiques, avouez que les Japonais savent nous vendre du rêve.

V) Le N’golo N’golo dans la case

Oui bon alors, ne comptez pas sur moi pour vous expliquer comment on met le grain de riz dans le maki-zushi, les premiers samedis du mois sur Canal + sont là pour ça. Puis surtout ma mère me lit, et elle en lit déjà beaucoup plus que ce qu’elle devrait, la petite fouine ! (mais si que je t’aime <3)
Je n’aborderai pas non plus le goût prononcé des Japonais pour les objets dégueulasses (maman ne lit pas les lignes suivantes), j’ai eu la curiosité mal placée de rentrer dans un sex shop d’Akihabara avec une copine pour rigoler, c’était très branché sado-maso – nos pauvres nénés – et si je n’ai pas compris à quoi servait la moitié des trucs, sur d’autres j’ai vraiment failli vomir (c’est bon maman tu peux relire), je vous laisse la joie de découvrir par vous-même si votre conquête est normale ou a des tendances psychopathes (encore plus qu’elle n’avait jusque-là, j’entends).
Et même si tous les occidentaux adorent poser cette question, je n’aborderai pas non plus le sujet de la taille, parce que franchement… on s’en tamponne royalement donc veuillez faire vos concours de zizouilles ailleurs.

Ce chapitre tient seulement à faire ma vieille bique rabat-joie, pour vous mettre en garde et vous tirer les oreilles : PROTEGEZ-VOUS BORDEL DE MERDE.

En effet, si distribuer des préservatifs à nos têtes blondes dès l’entrée au collège est peut-être légèrement prématuré, il semble évident qu’au Japon l’éducation sexuelle c’est un peu comme maîtriser l’anglais : pas une priorité.
Vous serez étonnés de constater à quel point ils n’y connaissent absolument rien et à quel point l’idée de contraception ou de protection contre les MST est un concept des plus abstrait.

Et c’est là que la bataille commence, parce qu’au Japon mettre un préservatif est loin d’être un réflexe et que dans beaucoup de cas, il faut batailler avec l’adversaire. Fort et longtemps. Je ne parle pas forcément en mon nom, c’est quelque chose que j’ai entendu un million de fois autour de moi.
La plupart des Japonais n’en ont pas sur eux (même quand ils ont prévu l’issue de la soirée) et vous trouveront mille et une excuses pour expliquer le pourquoi du comment ils ne peuvent pas en mettre : « Je suis allergique », « Je ne ressens rien si j’en mets et ne peux pas assurer » ou encore « en vérité je viens d’une autre planète, je suis Superconnard, mon pire ennemi est Latex Luthor et le préservatif est ma kryptonite ».
Sans parler que ce genre d’abruti croit dur comme fer à la méthode du retrait, malgré le nombre impressionnant de mariages issus d’une grossesse non prévue (on appelle d’ailleurs ces mariages les 出来ちゃった結婚 « dekichatta kekkon » ou raccourci en « dekikon »). Évidemment, les dekikon sont loin d’épargner les Français en terre nipponne, j’ai encore entendu le cas d’une connaissance française qui finit mariée à 20 ans sur une grossesse surprise pas plus tard que y a cinq jours. D’un autre côté, si vous décidez de prendre la pilule, je vous conseille de prendre le temps de bien connaître votre moitié avant de lui en parler car ce n’est pas un moyen de contraception très répandu ici et les préjugés de la fille facile qui prend la pilule pour pouvoir coucher à droite à gauche en toute sécurité vont bon train. Oui, en plus d’avoir parfois la mentalité d’enfants de 12 ans, les Japonais vivent encore en 1920.

Enfin, sans parler que de moyens contraceptifs, abordons aussi le côté MST (oui, aujourd’hui je suis glamour). Pour une raison qui m’échappe, le Japon donne une image relativement « safe » d’un point de vue maladies, alors que la situation est loin d’être jolie ou idéale. Même le royaume de Belgique (onglet « Santé et Hygiène) le dit, alors voyez bien !

Belgique(…«en Japon»…? Rah ces coquins de Belges.)

Sachez que si comme je viens de vous le dire plus haut énormément de couples n’utilisent pas le préservatif, il en va de même pour les partenaires occasionnels et pires, pour les prostitués.
J’ai profité de cet article pour faire quelques recherches sur le sujet histoire de ne pas dire de choses infondées, et voilà que je trouve au passage qu’il existe des établissements et forfaits pour les Japonais (interdits aux étrangers, comme si ça changeait quelque chose), pour faire sa petite affaire avec les prostituées sans protection. Sans oublier que les Japonais ne sont pas les derniers pour le tourisme sexuel dans les pays d’à côté, et qu’ils demandent aussi parfois dans ces cas-là, des forfaits sans protection, c’est fantastique.

Résultat, et ça j’en avais déjà entendu parler plusieurs fois il y a quelques années, on note au Japon une propagation de MST chez les jeunes – dont le développement du SIDA ( Lire aussi ici ou ici ) – relativement alarmante. J’ai souvent entendu que le taux de personnes atteintes du HIV était proche du zéro, mais ce chiffre est faussement rassurant.
N’exagérons rien, le Japon n’est pas l’Afrique du Sud, mais il convient de rester alerte sur le problème. Pas ou peu de prévention = pas de protection = progression de la maladie. Ainsi, il y a encore peu, le Japon enregistrait une progression de 10 à 15% chaque année avec un à deux nouveaux cas déclarés par jour, quand les autres pays développés, eux, enregistraient une diminution.

Outre ce développement notoire OFFICIEL, de nombreuses associations s’inquiètent dans la mesure où le dépistage est loin d’être un réflexe et donc que de nombreux malades courent dans la nature contaminer leurs partenaires sans être au courant de leur état. Ils le découvrent comme une fleur bien plus tard, au cours d’une grossesse ou d’un autre suivi médical quelconque.  On estime les véritables chiffres entre quatre et cinq fois plus élevés que les cas déclarés officiellement.
Et comme les Japonais ont un gros problème avec tout ce qui est menace invisible (on est en plein dedans depuis mars 2011), le gouvernement ne fait rien, ou pas grand-chose.
C’est triste à dire, mais ici dans la mentalité générale, le SIDA ou les MST ne sont pas vraiment un problème de Japonais, mais un problème d’étrangers donc on ne s’y intéresse pas trop. Le Japon est une île et il est bien connu que la mer de Chine les protège bien plus efficacement qu’une capote.
Bref, je ne dis pas ça pour faire dans le sensationnalisme alarmiste – les médias le font beaucoup mieux que moi –, et sans même parler que du HIV,  mais juste pour lutter contre cette fausse idée du risque 0 au Japon qui est une bonne grosse connerie. C’est justement à cause de cette croyance stupide que la situation a bien dégringolé ces quinze dernières années dans l’indifférence générale. J’avais d’ailleurs lu en 2010 l’étude d’un chercheur japonais prédisant d’ici 10 à 20 ans, la découverte d’une grosse vague de séropositifs et autres porteurs d’hépatites, aujourd’hui face immergée de l’iceberg, faute de dépistage. Je n’ai pas su retrouver cet article, c’est dommage. 
Même si le gouvernement s’est un peu fait tirer les oreilles par les organismes à cause de leurs chiffres de contamination relativement inquiétants, il faut avouer que les tentatives de préventions restent plutôt molles et que le changement semble encore bien loin. Et puis il faut bien dire ce qui est, comme bien souvent avec les dangers invisibles, les Japonais n’en ont rien à cirer du tout et ne s’impliquent pas. On a donc recours à des téléthons pornos  et des événements préventifs où on leur propose de toucher les nichons d’une star du X pour tenter de les sensibiliser un minimum à la chose.
On suscite l’intérêt de son auditoire comme on peut, que voulez-vous.

Malgré tout, l’ignorance et la non-prise en compte des risques restent là, j’en veux pour preuve un site féminin que j’ai trouvé au cours de mes recherches (ayant également fait l’objet d’un blog anglophone), où un Docteur répond aux questions sexo des jeunes japonaises en détresse.
Au détour de ce site, on a par exemple l’occasion de lire la question d’une internaute de 35 ans ( !!!), demandant naïvement 「コンドームをつけるタイミングは?」 soit « A quel moment doit-on mettre le préservatif ? ». 
Et là, notre DOCTEUR répond tout bonnement :

1) 口でフェラチオ
D’abord, faites-lui une fellation.
2) 一度挿入 ※性病が怖い人は挿入する前から
(Commencez la pénétration sans préservatif – sauf les gens qui ont vraiment peur des MST)
3) プレイとして、口で女性がつけてあげる。 ※これはテクニックが必要となりますのでバナナで練習しましょう。
Comme un jeu, mettez lui le préservatif avec la bouche – ceci demande de la technique, il est donc nécessaire de s’entraîner avec une banane.

…Bonjour le conseil de champion, c’est vraiment du grand art. Je vous épargne les rubriques où ce fameux docteur – qui a manifestement eu son diplôme dans une pochette surprise – conseille à une pauvre japonaise dont le nouveau petit ami refuse le préservatif de prendre la pilule ou procéder à la méthode du retrait pour plus de sécurité. (attendez, je m’étouffe)
En traînant aussi sur d’autres forums, j’ai pu aussi tomber sur d’autres fabuleux conseils comme « Ne jamais mettre de préservatif avant la pénétration, le sexe n’est pas assez dur et il y a des risques de perdre le préservatif et mettre enceinte sa partenaire ».

………!!!!!
Je ne sais pas vous mais je trouve ça absolument splendide. Notez que les intervenants ont souvent la trentaine, ouais quand même…
Bien entendu, comme à part quelques exceptions, l’ignorance est générale, si vous tombez sur un de ces grands absents de l’éducation sexuelle, il prendra relativement mal que vous essayiez de lui apprendre la vie et vous soutiendra haut et fort qu’il n’y a aucun risque.
En gros, vous passerez juste pour une chieuse.
Alors réveillez la femme Barbara Gould qui sommeille en vous et soyez fortes.

Voilà, j’ai fini de faire ma Melle Mangin, je vous laisse donc tranquilles pour profitez de vos beaux éphèbes rachitiques (avouez que les Japonais ne sont pas d’un gabarit bien imposant).

Selon inspiration et choses à dire, vous aurez peut-être droit un jour au chapitre III de ce manuel qui vous passionne, je le sais.
Ne me mentez pas, les visites au blog ont doublé avec pour la moitié des recherches google « trouver un petit ami japonais »… Je vous surveille bande de petites coquines !
On m’a aussi demandé d’écrire un manuel pour les hommes où je parlerais des femmes… Je pourrais le faire, mais forcément je me sens un peu moins bien placée.
Autant mes billets ne sont pas sans mauvaise foi rien que pour mon bon plaisir, autant ils sont quand même basés exclusivement sur du vécu, que ce soit le mien ou celui de mon entourage.
Pour écrire sur comment draguer une japonaise et son comportement, j’aurais bien peur que ma mauvaise foi ne tombe bien plus souvent dans le gratuit… Je m’excuse et laisse donc cette suggestion de côté pour l’instant.
Mais si un jour j’ai le clavier qui me démange pour aborder ce sujet Ô combien complexe qu’est celui de la femme japonaise, vous en serez les premiers avertis, je vous le promets.

D’autres liens sur le sujet susceptibles de vous intéresser :
Discussion sur France-Japon
De la passion et du sexe au Japon : « On ne dit pas l’amour, on le fait »

 

Vis ma vie de stagiaire : extended cut

Attention mes amis, l’article qui va suivre est une arnaque d’un niveau olympique. Je vous avais encore jamais fait ce coup-là, mais le blog qui va suivre… n’est pas de moi, BWAH HA HA HA.

En effet, ce n’était ni prévu ni calculé, mais après avoir revécu avec moi ce stage absurde chez PQFlex, mon compère et compatriote Etienne a eu envie d’écrire sa propre version et m’a demandé l’autorisation de publier son expérience ici.
J’ai trouve l’idée d’un blog croisé avec une vision des choses extérieure intéressante, d’autant plus que je m’étais autocensurée tant c’était long (je ne vous l’ai pas dit pour ne pas vous décourager – je suis fourbe – mais le billet précédent faisait 25 pages sous word…) donc ça vous permet d’avoir un peu de rab sur ce que je n’ai pas raconté.
A vrai dire il y a même des choses que je ne savais pas.
Et comme pour être honnête, il me paraît réellement compromis de trouver quelques heures pour vous écrire un pan de ma vie absolument passionnante, qu’on me propose de publier l’écrit de quelqu’un d’autre tombait franchement à pic : j’ai mon excuse toute faite pour vous rouler dans la farine.
En plus il dit du bien de moi, il n’y a donc aucune raison que je  rate une occasion de glorifier ma personne.

Mais comme je me sens un petit peu coupable et que j’aime bien la ramener quand même, j’ai décidé – avec l’accord d’Etienne – de ne pas publier son blog et basta, mais d’y ajouter mes commentaires et réactions.
Comme c’est un garçon je vais lui attribuer une autre couleur des plus viriles – du violet – et réaliser ainsi un fantasme de longue date : écrire avec les couleurs des rayures du chat de Cheshire.
C’est formidable, j’en ai des palpitations.

Enfin, pour ceux qui arrivent en cours de route, je vous propose de lire tout d’abord le billet précédent vous en aurez pour cinq minutes.
(…Hein ? Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire, de quoi parlez-vous ? Je n’ai jamais dis « 25 pages de longueur », n’inventez-pas !)

Coucou chers lecteurs.

Sonyan, la célèbre gérante de ce blogue (blogue étant l’orthographe officiellement reconnue par l’Académie française) a autorisé ma contribution sur le stage à PQFlex, comme si la longueur de l’article original ne vous avait pas permis de profiter de la complexité du sujet.
(Célèbre, célèbre, n’exagérons rien ! Je doute que beaucoup de mes lecteurs dorment avec un poster de moi en bikini au plafond pour me regarder en s’endormant -ils devraient- et mangent leurs chocapics dans un bol à mon effigie… Mais je ne désespère pas !)

Je ne sais pas qui lit ce blogue, et donc comment adapter mon récit. Je vais donc commencer par me décrire, car j’ai moi-même un rapport très complexe avec le Japon, peut-être plus qu’avec moi-même. J’ai été de ces chanceux qui ont pu étudier le japonais en tant que LV3 dans un lycée public (il y en a une grosse dizaine dans tous l’Hexagone), et après le bac, je me suis orienté dans un institut d’étudiants prétententieux, ou IEP. Comme c’est dans le cursus, j’avais décidé de passer ma troisième année dans une université partenaire de l’école, dans la grande banlieue ouest de Tokyo, pour mettre à l’épreuve mon japonais et enfin découvrir le Japon.

A vrai dire, je le pensais bon, mon japonais. Et il l’était, enfin comparé aux Américains obèses qui passaient leurs journées d’échange universitaire à se regrouper et jouer ensemble aux MMORPG. Je dois avouer que j’ai vraiment détesté mon expérience de séjour dans cette université. C’était une vraie campagne, le campus ayant été construit sur un ancien cimetière dans les collines pleines de verdures à l’ouest du Kantô, rien à faire à moins de 30 minutes à pieds et à plus de 5 euros l’aller direct vers Tokyo.

En bref, j’étais content lorsqu’un jour, un camarade de classe m’avait parlé de possibilités de stages à travers la plateforme d’un ami, « GL Navigation », soit le même service utilisé par Sonia. Rapidement, j’en avais parlé à un camarade de classe allemand, très hipster (bien que je ne connaissais pas ce mot-là à l’époque), et nous nous étions rendus, lui en fringues de hipster, moi en costume noir acheté à des malfrats à Shinjuku, pour la réunion d’explications.
(Tiens, je me souviens de ton pote hipster, j’ai failli le citer. Parce que, hipster ou pas, il faisait vraiment tachon à être le seul sans costard ! Dracul-cul lui lançait des flammes avec les yeux, c’était très divertissant depuis ma chaise)

Il y avait en effet beaucoup de monde, des Japonais surtout. Je comprenais pas grand chose, et je n’étais pas très confiant dans mon japonais, mais je devais savoir baragouiner suffisamment, tout du moins pour être sélectionné à l’issue de cette rencontre dans mon groupe. J’étais alors associé à Lucy Liu, à une latino-américaine qui étudiait les mangas dans une école privée et enfin à un autre étudiant coréen à l’air dégingandé. C’est la première fois que j’ai vu Sonia. Sur le moment, peut-être était-ce ma connerie d’alors, mais j’ai été surpris de voir une autre Française dans ce contexte. À vrai dire, j’avais peur des étrangers au Japon, parce que c’est souvent rempli de fanboys, fangirls, et quand ils parlent tellement bien japonais, c’est qu’ils ont une chance de vouloir imiter les originaux, et ça fait de vrais psychopates sociaux. Dracu-cul en était un vrai exemple, et Sonia pouvait l’être.
(Et encore, tu ne savais pas que  je m’habillais en personnage d’Alice dans la rue et pleurais en coeur avec les candidats de Secret Story devant ma télé.)

Lors de cette étape de sélection des stagiaires, je dois avouer que Lucy Liu était brillante : elle proposait des idées (à vrai dire, toutes les idées), et de mon côté, c’était sans doute plus facile d’essayer de baragouiner des mots en japonais pour apporter de la merde, tandis que le coréen et la latinoaméricaine acquiéssaient, terrorisés par les Japonais qui prenaient des notes à nos côtés. Peut-être que je faisais aussi équipe avec le fana de Dieu et Machu-Picchu, car je garde le souvenir que nous étions allés prendre un café dans une chaîne semblable à Starbucks à côté du travail, et étonnamment, j’en ai encore la carte de fidélité dans mon porte-feuille.
(Mais ça, on sait que c’est parce que dans ton for intérieur, tu rêves de faire ton grand retour la cape au vent chez PQFlex pour pouvoir parler de Jésus chaque jour avec le fou de Dieu devant un bon café serré. Ne te mens pas à toi-même, tu ne trompes personne.)

En fait, je souhaiterais ici plutôt porter le témoignage d’autres événements, mais surtout des plus marquants, perçus à travers les yeux de quelqu’un qui ne parlait pas suffisamment bien japonais. Enfin, de quelqu’un qui pouvait en gros comprendre les consignes de son travail, mais maladroitement se justifier dans cette langue ou de travailler avec les autres stagiaires dans une langue autre que l’anglais.

C’est vrai que l’atmosphère était étrange. Je sentais bien que le fana de Dieu avait quelque chose qui tournait pas rond, mais je n’avais pas compris (ou ne me souvenais pas) que ça pouvait venir de ses croyances. Il n’était pas de Waseda, il s’était simplement fait prendre en photo devant le bâtiment et, m’avait-il confié, espérait prétendre qu’il en était diplômé.
(QUE… QUOIIIII ???? Pendant toutes ces années j’ai gobé son odieux mensonge ! Diantre, les chrétiens ne sont plus ce qu’ils étaient… Je ne sais pas si je suis offusquée d’avoir été flouée par ce foutriquet de bas étage ou rassurée que Waseda ne compte pas entre ses prestigieux murs que des cas sociaux au sommet de la débilité. Sinon pour ce qui est de ses croyances, le christianisme est la première religion de Corée du Sud. Seulement au Japon, les « églises » s’apparentent bien souvent à des sectes -avis personnel-, donc il arrive que ceux qui continuent de pratiquer en arrivant ici finissent fous de Dieu. J’en connais encore deux trois autres comme ça.)

Son parcours et sa volonté, à trente ans passé, de mendier un visa de travail pour le Japon m’avait fait le prendre en pitié (j’avais 20 ans à l’époque). C’était la même chose pour la saucisse allemande, dont le visage était vraiment diforme, quelque soit l’expression qu’il prenait.
(C’est vrai qu’il avait toujours des expressions faciales des plus fascinantes, comme s’il n’était pas allé aux gogues depuis plusieurs semaines ou qu’on lui mettait les couilles dans un pressoir. Il aurait dû faire acteur pour un clip de James Blunt.)

Ca m’a toujours surpris de voir combien ce genre de personnes en Europe finissaient par se retrouver plus ou moins liés avec le Japon, et j’ai encore du mal à me l’expliquer.

Dans cet ensemble, Sonia était vraiment comme une bouffée d’air. Ceux qui ont l’expérience de l’expatriation savent combien c’est réconfortant de rencontrer un compatriote, et c’est bien évidemment le cas au Japon. L’ambiance au travail était particulièrement pénible, et Dracu-cul ne faisait rien pour arranger l’afffaire.
À vrai dire, j’étais au départ fasciné par le personnage. C’était la première fois que je croisais un homme qui s’épilait les sourcils ; à l’époque, les racailles françaises ne s’étaient pas mises à cette mode. Il s’habillait aussi avec élégance, mais dans un style un peu trop marqué pour que cela passât dans un environnement de travail européen. Il avait une raie au milieu avec des mèches qui retombaient sur le côté, un peu comme les Japonais pouvaient parfois s’imaginer les Européens. Et aussi des chaussettes en soie de marque, nous en avions longuement discuté par-dessus nos écrans à tube cathodique.

Mais derrière l’apparence est vite apparu le personnage. Nous devions écrire notre présentation pour que nos collègues japonais connussent nos parcours respectifs. Ce couillon, d’alors 24 ans, avait mis une photo de lui le buste presque de profil, et le visage presque de face, avec le nez légèrement surrélevé, ce qui se faisait soit chez certains autoportraits de bourgeois aux débuts de la photographie, soit chez certaines poufs narcissiques, soit je ne sais pas vraiment. De son autobiographie résumée, j’avais retenu l’expression de la « top business school in Canada », ce qui laissait craindre le personnage.
(Ah ouiiii, sa biographie résumée à être diplômé d’une université au top du Canada, ha ha ! C’est tellement modeste, tellement lui… J’ai envie de lui écrire une chanson et de danser la Béla Bartók en sa mémoire.)

Nous avons eu des relations, en sus des problèmes racontés par Sonia, très tendues. Pour ma part, je me permettais de lui adresser la parole en anglais, tandis qu’il me répondait systématiquement en japonais, avec un visage froid, implacable, qu’il devait vouloir prendre pour le signe de son sérieux. Il ne m’impressionnait pas, mais son attitude me laissait vraiment transparaître un caractère de psychopathe en puissance.

Au final, c’est cette expérience en entreprise au Japon qui continue de me surprendre. Le PDG de la boîte, c’était un immigré mégalo. Dans l’espace détente, on pouvait notamment consulter ses livres autobiographiques, dans le genre de « travail sur soi » comme c’est le cas de beaucoup de livres édités au Japon, dans lesquels il relatait son parcours d’entrepreneur et de vainqueur. Après tout, il était parvenu à fonder une boîte qui réussissait pas mal, de plus de 100 employés, en ayant commencé SDF (enfin, de ce qu’on m’avait raconté). Un jour, on nous avait réuni, stagiaires, dans la grande salle pour une conférence de ce bonhomme. Il nous avait parlé, avec pour support des diapositives portant la mention « Confidentiel », d’Hegel et du principe « thèse-antithèse-synthèse », avec beaucoup de fierté, tandis qu’à la fin de sa prestation, les employés japonais applaudissaient avec beaucoup d’enthousiasme tandis que nous autres étrangers avions sans doute plus de difficultés à le feindre.
(Oui voilà un personnage censuré de mon poste précédent : le président. Un personnage réellement haut en couleur dont on entendait le rire tonitruant faire trembler les murs de tout l’open espace à chaque réunion dans son bureau. Il avait été effectivement SDF pendant sa jeunesse, il y avait une interview de lui traduite dans toutes les langues sur le site de PQFlex. Il disait que c’était à ce moment-là qu’il avait appris les véritables valeurs de la vie et de partage, et l’envie de créer PQFlex pour venir en aide aux gens, supayr. En d’autres termes, qu’il était devenu un bon gros bisounours qui s’en fout plein les fouilles avec des services de Q&A pompés sur Yahoo!. Je n’étais pas là le jour de sa conférence devant la foule en délire mais j’imagine fort bien les Japonais découvrir avec passion le concept de Thèse-Antithèse-Synthèse qu’on apprend au collège avec son vieux Power point moisi super »confidential »… Des barres de rire. « Et la semaine prochaine, réunion des plus secrètes en collaboration avec la CIA sur le sujet on ne peut plus explosif des « introduction, conclusion »… Non y a pas à dire, la vie à PQFlex n’était pas sans adrénaline.)

Un autre événement marquant a été celui de nous convier à la réunion de début de semaine. Ca serait sans doute trop long à raconter dans les détails, mais je m’étais levé à 6 heures pour arriver à temps pour la réunion de 9 heures. Le temps de trajet faisait, qu’à l’habitude, j’arrivais au bureau comme une fleur vers 10 heures, alors que tout le monde travaillait et que c’était sans doute un affront dans la culture business locale, mais je prétendais que je ne m’en rendais pas compte pour m’offrir le luxe de me lever à 7 heures les jours où je travaillais. La boîte remboursait les transports en commun, et alors je me permettais de prendre le monorail deux stations (à 2 euros le ticket) pour rejoindre la gare qui me menait pour 4 euros au siège social de la boîte, au lieu de marcher trente minutes en faisant l’ascension d’une longue colline.
Bref, cette réunion du lundi matin était étrange. C’est d’ailleurs la veille du coup de gueule à l’issue duquel je ne suis plus jamais revenu. À neuf heures précises, un homme s’est muni d’un porte-voix et a commencé à hurler des paroles incompréhensibles pour moi. Les salariés, qui devaient prétendre qu’ils travaillaient, se sont mis à se lever et à bouger dans tous les sens (sans doute prétendaient-ils quelque chose?), puis nous avons chacun tiré au sort dans une boîte un petit morceau de bois sur lequel figuraient deux nombres. Le premier signifiait le numéro de notre groupe (et notamment le numéro de notre prise de parole) et le second notre numéro de prise de parole dans le groupe. J’avais moi-même le numéro 1 dans le groupe, et devais donc prendre en notes les échanges dans le groupe, et ensuite les restituer dans le mégaphone en japonais lorsque ce dernier nous parviendrait. En vain, j’ai essayé de troquer mon numéro avec un de mes collègues, mais ils avaient l’air bien contents de ne pas avoir la charge de ceci.

On nous a ensuite donné une feuille de papier avec un ordre du jour, ainsi que deux petites feuilles de papier. Ces petites feuilles, elles étaient ensuite mises à l’espace détente, et servaient à retranscrire les témoignages des employés sur quelque chose de bien qui s’était passé dans leur vie récemment. En lisant ceci, peut-être que ça devait jouer un rôle de réconfort pour celui qui les lisait ? Enfin, le principe me paraissait pathétique. Je me souviens d’une collègue de mon groupe qui devait avoir une trentaine d’années et racontait « oui, je suis sortie avec des amies vendredi soir, nous avons mangé au restaurant et beaucoup discuté. C’était très agréable ».
Ici, c’est le genre de situation où le fossé culturel et la barrière de la langue vous empêche de raconter une grosse connerie. Mais globalement, je savais que je devais pas m’attendre à « ouais, j’ai chopé une bonne meuf en boîte ce week-end » ou « oh j’ai testé de nouveaux champis ».
(Ce que tu décris ici, c’est ce qu’on appelle le « chôrei » (朝礼) soit en gros les salutations/politesses du matin. Je l’avais évoqué dans mon billet sur mon baito  où là-bas on faisait cette réunion pour répartir les tâches ménagères. Dans une grosse boite comme PQFlex, évidemment ils avaient un service pour l’entretien des locaux, donc ils utilisaient le chôrei pour renforcer les liens entre les employés. C’est pourquoi on devait faire des groupes tirés au sort, se raconter un moment heureux de notre vie privées et autres. Généralement tout le monde se contente de dire des banalités et de se répondre par des « wouaaaah » faussement impressionnés. Ce que le « maitre de cérémonies » gueulait dans son porte-voix, c’était l’annonce du commencement du chôrei et -entre autres- les résultats de la semaine de chaque service, avec félicitations pour les meilleures équipes. Chaque équipe devait aussi proposer une idée pour améliorer tel service. Bref c’était censé être un moment de partage, d’expression libre et de productivité. Dans les faits, ça gonfle un peu tout le monde je pense car- comme c’est tombé sur toi -on doit faire un rapport à haute voix devant tout le monde de tout ce qui a été échangé dans le groupe mais aussi faire un rapport écrit (ce qui était tombé sur moi). Personnellement j’avais cours, mais Yamada m’avait supplié de venir car c’était « super-important » et j’avais donc demandé de m’absenter exprès pour ça. Quand j’ai vu que c’était simplement pour un chôrei bordélique, je me suis sentie légèrement escroquée… Toutes les entreprises ne pratiquent pas forcément le chôrei aujourd’hui, mais par exemple mon entreprise actuelle impose en contrepartie le « shuffle lunch » où une fois par mois, on tire au sort des groupes de trois et on est obligé d’aller manger avec les collègues de notre groupe pour se raconter nos vies…)

Nos vies de stagiaires étaient assez pénibles. On échangeait et discutait parfois, par dessus nos ordinateurs. Lucy Liu était vraiment jolie, mais elle avait une force et une violence intérieure que je ne me souviens pas avoir rencontré depuis. Elle était étudiante dans une des meilleures université du Japon, en échange, mais était particulièrement retranchée sur ces idées. Sonia a parlé de l’histoire du Dalaï Lama, pour ma part, je me souviens de la fois où je lui ai demandé ce qu’elle pensait des pandas. « Je les déteste, c’est un animal minable, fainéant et qui ne sert à rien. Je préférerais qu’ils crèvent tous ». Cette affirmation était prononcé avec tellement de conviction qu’elle ne laissait aucun doute possible sur un hypothétique second degré. Je savais que nous ne serions pas amis, mais par hasard, nous nous sommes retrouvés à l’aéroport du Kansai (Osaka), quelques jours après le tsunami de mars 2011, alors que beaucoup d’étrangers quittaient le Japon en craignant les éléments radioactifs. J’ai alors rencontré son copain pour la première fois, un grand dégingandé lui aussi, à la gueule tordue. J’ai cru voir sur Facebook qu’ils se sont désormais marié, qu’elle est retournée au Japon et travaille pour Sony.

Une autre fois, Yamada est venu me voir. « Étienne, qu’écoutez-vous comme musique ? ». J’avais l’habitude au travail d’écouter mon iPod. Au final, après avoir rencontré beaucoup de community managers et autres professions de créatifs du web parisien, n’écouter que de la musique au travail, c’est presque manquer de professionnalisme. « Oh, c’est un label parisien de musique électronique, « Kitsuné ». Vous vous intéressez à la musique ? ». Notre conversation n’a pas duré longtemps, et elle m’avait semblée étrange. Maintenant, et peut-être même sur le moment, j’avais compris que Yamada essayait de me suggérer poliment de ne pas me servir de mon baladeur au travail, mais je m’ennuyais suffisamment avec les autres pour prétendre ne pas avoir saisi cette suggestion.
(Petit fripon.)

Il m’est arrivé à deux reprises de faire des traductions foireuses, ce que le fanatique de Dieu n’avait pas manqué de remarquer. Le programme n’était pas suffisamment élaboré pour, qu’une fois postées, les contributions puissent être supprimées ou modifiées. Il a s’agit deux fois de traduire des questions bidons des autres employés. Une, c’était « Le Japon est-il le seul pays à manger du poisson [+ idéogramme de la vie, de la naissance] ». J’avais simplement supposé qu’il s’agissait de poisson frais, et j’avais traduit de sorte vers le français. Sonia a fini par m’expliquer, après les moqueries, que « nama / 生 » signifiait « cru ». La seconde portait sur des boissons. Pour ceux qui étudient le japonais, les caractères qui précédaient boisson portaient des clefs qui me paraissaient excessivement fortes : montagne, feu … Sans doute était-ce idiot, mais j’avais fait la supposition qu’il s’agissait d’alcool fort. Ma traduction était donc « Quels alcools forts préférez-vous ? ». À la réunion avec Dracu-cul qui a suivi, alors que nous devions apporter un retour sur l’expérience d’utilisation, le fana de Dieu s’exprima en ces termes : « oh, on ne peut pas modifier les contributions. Par exemple, Machin, Machin (ndlr, mon nom de famille) (en me pointant du doigt) a traduit « bnjflrf » par « alcool fort », lol lol lol ».
Débile.
(Petit exemple qui résume bien les guéguerres dignes des petites terreurs de CP au cours de ce stage. C’est assez ironique quand on voit la gueule des traductions que lui-même faisait. C’est vrai qu’il aurait été plus « professionnel » de vérifier le mot que tu ne connaissais pas – c’était gazeux au passage- avant de traduire autre chose. Mais le professionnalisme n’était certainement pas le thème de ce stage alors…)

Puis est venu cette consigne des 200 amis à ajouter sur nos comptes privés. Lucy Liu ainsi que d’autres nous avaient informé qu’ils créaient de faux comptes, et moi-même avait décidé de reporter cette tâche à plus tard. Au pire, qu’importe si je me faisais renvoyer, je n’étais qu’étudiant d’échange au Japon, et ce travail, bien qu’il rapportait 8 euros de l’heure, était particulièrement stressant et me bouffait pas mal de mon temps libre. Mécaniquement, j’ajoutais les suggestions d’amis, y compris tous les collègues japonais de la boîte, ainsi que les faux comptes. Si Dracu-cul avait réfléchit, il aurait compris que des Occidentaux n’auraient jamais créé, par exemple, un faux compte d’Australien en indiquant qu’il n’aimait que « le surf ». Surtout, et je crois que ça a été le plus gros problème, ces comptes ont été créé sans suffisamment de protection, si bien que Dracu-cu était dans la capacité de voir que ces « Australiens », « Américains » n’avaient que quelques rares amis dans le monde, qui avaient tous comme point commun de travailler à QPFlex.
(Ne jamais sous-estimer la connerie humaine, je suis sure que quelques infirmes du bulbe occidentaux auraient été capables de créer ces comptes clichés au possible et puant le fake à dix kilomètres comme le compte vide d’un Australien qui aime le surf et tous les employés de PQFlex… Ce qui est plus difficile à imaginer, c’est que ce sont des étudiants de grandes écoles qui l’ont fait. La réalité dépasse bien souvent la fiction mon pauvre ami ! Ceci dit j’avais oublié ce genre de détails et je suis morte de rire : c’est encore plus pathétique que dans mon souvenir ! Et je ne me souvenais pas non plus que tu avais « participé » en ajoutant machinalement les suggestions d’amis des fautifs… Tu m’étonnes que la France fût en disgrâce !)

Nous avions donc fait des heures supplémentaires (enfin, c’est comme ça que je le considérais), et j’étais sur le point de partir lorsque Dracu-cul nous convoque, les trois derniers, à une réunion d’urgence, à 20 heures. Sonia, le fana de Dieu et moi-même allons donc en salle de réunion. Je m’installe au milieu, ai Sonia à ma gauche, le Coréen à ma droite. Nous attendons quinze minutes (l’horloge était au-dessus de Dracu-cul). Il consultait son ordinateur, l’air agacé. Puis il commence à nous hurler dessus, en japonais. Bien entendu, je ne comprenais rien, et ne me rendais même pas compte qu’il hurlait parfois en dialecte d’Osaka. Dans les secondes qui suivent, le Coréen commence à se recroqueviller compulsivement sur sa chaise, et s’incline à une vitesse folle en demandant pardon. À ma gauche, Sonia, sans doute agacée par la manière dont ce crétin nous avait traité jusqu’à présent, garde son mal en patience.
La scène était vraiment comique. Je crois que son visage tendait vers le rouge, tandis que ses mèches de cheveux, sans doute soignées au quotidien, voletaient à mesure que sa tête faisait des mouvements compulsifs pour accompagner sa colère. L’histoire des sourcils faisait que je commençais à equisser un sourire, puis il m’a pris à parti. En parlant des faux comptes, il avait remarqué qui, de nous trois, avait ajouté le plus de faux amis. Il eut fallu que ce soit moi. Il m’accusait donc de les avoir créés, et je pense lui avoir répondu que non. Puis il a pris Sonia à partie, et ils se sont échangés d’abord calmement des propos en japonais.

Ce n’est pas parce que j’écris pour son blogue que j’écris ça, mais elle m’a paru avoir tellement la classe à ce moment-là. Les deux parvenaient à s’échanger à une vitesse folle (et à haute voix) des propos en japonais dont je ne comprenais rien. Mais je devinais bien qu’elle devait remettre à sa place ce crétin des Carpates. Ca faisait aussi très longtemps que je n’avais entendu personne hausser la voix, et cette affaire m’a fait me souvenir qu’il était possible de s’affronter directement, entre individus, y compris au Japon. Puis, après l’avoir sans doute insulté, elle a annoncé quelque chose dans le genre « c’est bon, je me casse » et a claqué la porte derrière elle. Les têtes de nos collègues japonais, interloqués de l’autre côté de la baie vitrée, étaient très amusantes.
Moi-même, je me suis levé et ai quitté la salle. De toutes façons, la réunion n’avait plus à avoir lieu.


(Désolée, j’ai arrêté de lire à « elle m’a paru avoir tellement la classe à ce moment-là » qui je crois est la phrase la plus importante de ce témoignage. Elle m’émeut à chaque relecture -en boucle cela va de soi. Je devrais mettre cette citation en gros sur ma bannière. Ou en faire un T-Shirt.)

Bref la suite, vous la connaissez, notre cher Étienne a démissionné et eu le bon sens de ne plus jamais refoutre les pieds chez PQFlex. Merci d’avoir proposé de donner ta vision des choses, en plus ça fait un peu « les coulisses du blog, ce qui a été coupé au montage » y tout y tout…
Ainsi se clôt le chapitre PQFlex. A moins que je continue à me payer vos tronches en demandant un témoignage à Machu Picchu, en espagnol bien entendu.
Ou mieux, au fou de Dieu.

Je vous laisse d’ailleurs sur un extrait de sa bonne parole que j’ai cherché vilement pour me moquer que j’ai trouvé par hasard, pour vous offrir un aperçu cadeau du personnage.

garyo
PS : J’avais promis dans un passé lointain que la personne qui posterait le 1000ème commentaire recevrait un cadeau. Nous en sommes à 987… Qui sera l’heureux élu ?

Vis ma vie : stagiaire au Japon

      37 commentaires sur Vis ma vie : stagiaire au Japon

Par un miracle de Dieu ou simple signe macabre d’une apocalypse proche et inéluctable, je tiens mes promesses. En effet (et tant pis pour ceux qui attendent le chapitre 2 du manuel de la drague, ce sera pour la prochaine fois), aujourd’hui je vais vous parler de mon expérience en tant que stagiaire dans une relativement grande entreprise japonaise.
Ça  s’annonce épique et ce le fut.

J’ai conscience que dernièrement le nombre de lecteurs qui ne me connaissent pas augmente considérablement (et je vous en remercie !) et que la tendance va vers une nette préférence pour les dossiers à la con sur la vie au Japon plutôt que mes TRÈS LONGS racontages de vie. Mais comme ce blog est aussi pour moi et pour me souvenir de ma vie ici, j’espère que vous ne m’en voudrez pas de continuer à écrire comme je l’ai toujours fait.

Je vous prie donc de bien vouloir reprendre vos DeLorean pour remonter une dernière fois avec moi en 2010 (oui on avance petit à petit, mais on arrive encore à boucler nos années).
Je replante le décor pour les retardataires arrivés récemment sur ces magnifiques pages roses :
Sonia, une jeune française belle, intelligente, mince et bien dans sa peau  des fois un peu sympa et avec un humour de merde, est  depuis janvier 2010 dans une école de business japanese à Tokyo, dans l’espoir de trouver un travail d’ici avril 2011 pour obtenir le précieux sésame : un visa travail. Après avoir donné des cours de français à quelques autistes dans des cafés, elle travaille durement depuis juillet dans une entreprise où elle casse répare des iPhones en compagnie de joyeux lurons et de Bruce, le connard mal coiffé au grand cœur.

Donc voilà, cela fait maintenant six mois que je suis revenue vivre au Japon, tous les diplômes que je voulais passer en poche donc l’esprit libre et de quoi assurer mon riz quotidien tout en étudiant, il me reste 9 mois avant l’expiration de mon visa, il est temps de se mettre en quête d’un vrai travail pour l’après école.
Nous y reviendrons dans un prochain billet, mais je vous le dis d’emblée, commencer à chercher un travail de nouveau diplômé à la japonaise seulement neuf mois avant la fin de l’école, c’est déjà trop tard.

Au courant de mes démarches, mon école me présente au mois de septembre GL Navigation, une entreprise spécialisée dans la présentation d’étudiants étrangers aux entreprises japonaises.
Ils organisent de nombreux séminaires et rencontres avec les entreprises pour que les jeunes diplômés étrangers puissent trouver un travail au Japon. Je conseille à tout étudiant étranger cherchant à s’installer au Japon de s’inscrire. Ça ne coûte rien, ils proposent beaucoup de forums et séminaires, des sorties et barbecue entre étudiants et business man japonais, et enfin des stages.
Je m’inscris et très vite, ils me contactent pour me proposer deux stages.
Le premier est plutôt intéressant mais 1) il est non rémunéré et je ne suis pas l’Abbé Pierre, 2) il est à temps plein, ce qui veut dire que je serais obligée d’arrêter mon baito et donc n’avoir une nouvelle fois plus aucun revenu.
Je refuse donc un peu malgré moi pensant à ma survie en ce milieu hostile.
 
Le deuxième aussi à vue de nez a l’air plutôt pas mal. Une entreprise, relativement célèbre pour ses services internet de questions-réponses à la Yahoo Questions, ayant pour projet un nouveau réseau social international et en plusieurs langues.
J’hésite un peu au début, mais on me rassure assez vite en me disant que le stage sera rémunéré et les horaires modulables, donc que je pourrais continuer à travailler à côté si je le souhaite.
Point important : l’entreprise souligne que suivant les capacités de chacun, le stage peut déboucher sur un véritable contrat, synonyme de visa, de beuveries dans les izakayas jusqu’à plus soif et de karaoké tous les week-ends pour le restant de mes jours. C’est fantastique.
Je décide donc d’essayer, au pire même si ça ne marche pas ça me ferait toujours une nouvelle expérience à mettre sur mon cv et m’ouvrir quelques portes dans ma recherche d’emploi.
Je réponds donc favorablement et dépose ma candidature.

Très peu de temps plus tard, je suis convoquée pour participer à la réunion de présentation de l’entreprise (setsumeikai). On m’en dis assez peu sur le sujet, mais comme j’ai déjà commencé la recherche d’un travail, je sais que la setsumeikai débouche très souvent sur des entretiens donc je me méfie. Je prépare mon plus beau cv sans rature, apprend le site de l’entreprise par coeur au cas où et enfile mon superbe costume de croque-mort pour l’occasion.
Arrivée sur place, petite bleue impressionnable que je suis, je me sens toute petite. L’entreprise est située à quelques minutes des quartiers les plus animés, dans un bel immeuble noir de monde avec son petit costume, son attaché-case et écrit « heure sup » sur le front.
Pour des raisons évidentes, je ne vais pas citer le nom de l’entreprise ici, mon cerveau torturé à donc décidé de la renommer PQFlex. Évidemment comme je suis la seule à savoir pourquoi il n’y a que moi que ça fait rire, mais comme ce nom débile vaut bien un échelon 8 sur l’échelle de Philippe Bouvard, vous ne perdez absolument rien rassurez-vous.

Me voici donc à l’entrée de PQFlex, lumineuse, remplie de stylos, carnets et autres objets personnalisés de l’entreprise, exposant les biographies publiées du président de la compagnie ainsi que de nombreux prix reçus pour son design, son logo et autres.

Il ne m’en faut guère plus pour me faire sur les chausses.

On me dirige dans une salle à gauche de l’entrée où déjà de nombreuses personnes attendent. D’autres candidats manifestement. On me remet un badge avec mon nom et le drapeau de mon pays et on m’installe à un groupe de tables avec cinq autres personnes. Il y a environ 5 à 6 groupes de tables de ce type dans la salle, où sont assis d’autres jeunes étrangers avec leur badge. Corée du Sud, Corée du Nord (non je déconne), Chine, Allemagne, Russie, Sri Lanka, etc.
Contre toute attente, il y a trois Français, tous dans un groupe différent. Je suppose qu’ils n’en prendront qu’un s’ils choisissent de représenter la France dans leur équipe donc, en toute logique, je prie pour que ce soit des abrutis et que je brille de mille feux en comparaison.
Au fond de la salle, des dizaines d’adultes sont présents avec des caméras ,  des appareils photo ou des bloc- notes. Certains sont juste des employés de PQFlex, d’autres -je l’apprendrai plus tard- sont des journalistes.

Petit topo de bienvenue, puis un étranger prend place devant toute l’assemblée pour présenter leur projet en cours : AISHITERU, « je t’aime » en japonais (encore une fois le nom a été changé, mais le concept reste sensiblement identique et tout aussi niais).
AISHITERU, est une application dérivée de leur service initial de questions-réponses, accessible via Facebook. L’application se voulant internationale, le concept était que chaque utilisateur puisse poser sa question sur tout et n’importe quoi au monde entier, et que n’importe quel autre utilisateur puisse lui répondre, sans problème de frontière ou de langue. En effet, et c’est là que ça devient intéressant, AISHITERU a pour prétention de pouvoir faire communiquer le monde entier en faisant fi de notre ignorance en Pakistanais ou Néerlandais.
Une fois notre réponse obtenue, on peut appuyer sur la petite icône en forme de coeur « AISHITERU » pour exprimer notre gratitude au contributeur.
L’application pourrait donc devenir un lieu d’échanges culturels illimités, de rencontres impossibles sur toute autre plateforme, un réseau d’amour, de partage et de gens qui se tiennent par la main pour faire une ronde autour du monde.
Attendez, j’essuie ma demi-larme au coin de l’oeil droit.

Notre orateur travaille sur ce projet depuis bientôt deux ans avec les employés de PQFlex. Inutile de vous dire qu’il en est manifestement très fier et est à deux doigts de s’étouffer dans son orgueil tandis qu’il nous regarde comme des petits pets de chèvre malodorants.
Il est relativement jeune (dans la vingtaine), a été élevé au Canada mais est roumain d’origine ce dont il ne manque jamais d’en étaler la fierté.
Comme il est un personnage clé de ce fabuleux article, je me dois donc de le rebaptiser. Originaire de Roumanie, le teint blanc comme un cul d’albinos et aussi cruel qu’un descendant de Vlad Tepes lui-même, j’avais bien envie de le renommer Dracula. Mais lui attribuer un nom de chef-d’oeuvre m’attriste profondément.
Aussi, comme il excècrerait ça, nous l’appellerons Dracul-cul la Praline (comme son application), dit « Dracul-cul ».

Je me moque mais je dois bien reconnaitre une chose, c’est que Dracul-cul a un niveau de Japonais qui frise l’excellence. S’en est même  hypnotisant de voir quelqu’un s’exprimer dans un japonais aussi proche de la perfection avec une attitude aussi occidentalement hautaine et imbue d’elle-meme.
Dracul-cul me fascine autant qu’il me met mal à l’aise.

Après sa petite présentation du concept, je suis plutôt emballée. Fille de mon temps, j’utilise bon nombre de réseaux sociaux et je trouve l’idée vraiment novatrice. Mon côté niais n’est pas en reste non plus avec tous ces coeurs et ces valeurs aishiteresques.
Mon enthousiasme me tombe comme un bout de béton dans l’estomac quand Dracul-cul nous annonce qu’il n’en dira pas plus sur le pourquoi du comment une telle application est possible puisque cela va être le travail que nous devrons effectuer dans les minutes qui suivent.
Le fourbe commence déjà par une traitrise…
En effet, la disposition par groupe n’est pas anodine. On nous donne à présent un temps limité pour imaginer en groupe une application comme AISHITERU, son interface, son fonctionnement, ses atouts.

J’ai beaucoup de défauts et avoir en horreur le travail de groupe en est un de plus sur la liste. Souvent parce que je ne suis pas d’accord avec ce qui se décide alors que tout le monde est emballé et aussi parce que je ne sais pas comment m’y prendre pour ne pas finir membre passif invisible.

Seulement là, pendant que chaque groupe échange dans son coin ses idées pour imaginer un AISHITERU crédible et fonctionnel, les gens du fond s’activent. On nous observe, on nous filme, on nous prend en photo et quelques employés de PQFlex passent dans les groupes pour écouter nos échanges et prendre des notes sur chaque candidat.
Je comprends vite qu’il n’y aura pas d’entretien et que c’est maintenant que ça se joue si je veux être prise pour ce stage. Je lutte contre mes antécédents de 15 ans de bulletins scolaire « Devrait participer davantage en classe » pour ne pas gâcher ma chance.
Mes compères parlent d’une application avec un traducteur automatique. Visionnaire, même si Bing ! ne propose pas encore ses traductions Kamoulox merdiques sous Facebook, je me dis qu’un tel système rendrait l’application difficilement utilisable et pas très crédible. En toute diplomatie, je leur fais comprendre que leur idée sent la vase et qu’il vaut mieux présenter un système où les utilisateurs contribueraient eux-mêmes aux traductions.
Je ne crois pas à la perfection sûrement mais pour devenir un homme phrases qui ont un sens de toute au moins (cette prose vous est offerte gracieusement par Google Traduction, la personne qui retrouvera ma phrase initiale gagnera son poids en takoyaki).

Une fois le temps écoulé, ce que je déteste encore plus que le travail de groupe : la présentation orale devant tout le monde. Je transpire l’équivalent du Nil sous mon costume de pingouin mais pas le choix.
Ainsi chaque groupe présente son petit bout de projet imaginé devant tous les autres candidats, les employés, le Président et les journalistes. Nous ne sommes pas les seuls à avoir choisi la politique de l’utilisateur-traducteur mais tous les systèmes sont différents, certains plus envisageables que d’autres.
On a aussi droit à un tour de table où chacun se présente et doit dire pourquoi il aimerait travailler sur le projet AISHITERU. Chacun y va de son petit mensonge éhonté d’apporter sa pierre à l’édifice d’un monde sans frontières, d’amour et de partage au-delà des cultures et autres valeurs dignes de Dr Quinn femme médecin. Dracul-cul la Praline ne s’émeut pas pour autant et continue de nous regarder comme des attardés ahuris, manifestement malheureux d’avoir à choisir dans ce groupe d’abrutis les petites graines qui feront fleurir son merveilleux projet.

Je rentre chez moi encore toute remuée de cet entretien télé-réalité et ne sais pas trop quoi espérer. Ceci dit, vous vous doutez bien que je ne vous écris pas un roman sur un entretien raté et sans suite (quoique ça puisse être drôle), et c’est donc sans surprise pour vous que l’on m’a annoncé quelques jours plus tard que j’étais prise.

Au début du mois d’octobre, je suis de nouveau appelée à PQFlex pour l’orientation. Je me méfie un peu en me demandant si cette fois ils ne vont pas nous demander de faire un combat de sumos pour Fuji TV mais non. C’est bien dommage, je suis sure que j’aurais été épatante.
On nous fait juste signer un contrat de confidentialité, nous distribue nos badges respectifs et nous explique le topo concernant notre rôle au sein d’AISHITERU.

L’application sera disponible la semaine suivante sur Facebook et notre stage consiste à vérifier si cette application fonctionne, si les utilisateurs l’utilisent correctement et répondre à leurs questions, planifier les améliorations nécessaires, réfléchir à des stratégies pour attirer des utilisateurs de chaque pays et procéder à quelques traductions.
Le job a l’air sympa, les candidats retenus aussi, et comme d’habitude je me fourre le doigt dans l’oeil bien profond en me disant que tout va être super-chouette, intéressant et tout le tralala.
En repartant, on nous offre en souvenir la photocopie d’un article de journal… Où on peut me voir en photo avec les membres de mon équipe en train de présenter notre projet.

journal

Si j’avais su, je me serais fait un brushing.

Bref, et c’est ainsi que la semaine suivante l’aventure AISHITERU commence. Contrairement à mes pronostics fumeux, ils ont finalement pris deux Français. Ainsi je me retrouve avec un de mes compatriotes aperçu lors de l’entretien avec qui je me lie rapidement d’amitié. Nous l’appellerons Étienne. Se joint à notre trio un métisse nippo-péruvien, né et grandit au Pérou, arrivé au Japon quelques années plus tôt. Nous l’appellerons Machu Picchu, parce que de toute façon c’était comme ça que je l’appelais.
Il y a aussi un Coréen, qui se veut sympa et amical au début mais qui s’avère être un gros lourd fou de Dieu, incapable de faire une phrase sans y placer Jésus.
Un Allemand, que pour des raisons que nous évoquerons un peu plus bas notre petit trio n’appréciait que moyennement et sur le dos duquel nous bitchions le cœur vaillant. Lui fut rebaptisé « La Salsicha », soit « La Saucisse » en espagnol. Oui ça vole bas, mais bon je sais pas trop à quoi vous vous attendiez avec moi. En contrepartie je vous autorise à m’appeler « La Camembert » ou tout ce que vous voulez.
Il y aussi une Chinoise très intelligente… mais aussi froide que l’acier. Souriante mais façon Dracul-cul : avec un arrière-gout de « je vous méprise tous ». On va l’appeler Lucy Liu parce que je n’ai pas d’idée.
Bon et d’autres, mais ils n’ont que des rôles de figuration donc comme nous sommes ingrats nous allons nous faire un plaisir de les oublier.

Le premier jour on nous explique notre tâche qui est on ne peut plus simple, nous devons juste utiliser l’application encore en travaux pour qu’elle ait un minimum de contenus  avant que les autres utilisateurs arrivent, qu’on observe son fonctionnement, repère les soucis, propose des versions mieux développées. Comme elle n’est accessible que via Facebook, on nous demande d’y accéder via nos comptes personnels. On ne sent pas le vil piège se refermer sur nos pauvres âmes et nous acceptons.
L’application souffre d’un design des plus pauvres, une véritable interface d’ascète. Du blanc, du blanc et encore du blanc, et un pauvre logo perdu avec son icône AISHITERU en forme de cœur. L’entreprise ayant les moyens et de nombreux services bien présentés, je pensais qu’au bout de deux ans ce serait plus travaillé et suis un peu déçue.
Mais l’application reste amusante. Chacun pose sa petite question du genre « Comment fête-t-on Noël dans votre pays ? », un autre passe derrière pour traduire la question dans la langue de son pays, et on se répond entre nous, chacun faisant la traduction des réponses de l’autre.
Ainsi rapidement on a des topics proposant des questions et leurs réponses en japonais, anglais, coréen, chinois, espagnol, français, russe, allemand etc.
Comme l’application n’est pas encore très développée, ça devient vite des topics à rallonge complètement foutoirs, mais ça reste rigolo.
Enfin, la première journée quoi.

Sauf qu’en fait, on ne nous donne rien d’autre à faire. On doit juste continuer d’utiliser l’application sans fin. Poster pendant des heures durant des questions et traduire les réponses des autres. Le truc c’est qu’on doit être même pas une dizaine de stagiaires et comme les horaires sont libres, pour peu qu’on soit que deux présents quand les autres sont encore en cours, et on se fait chier royalement.
Et très vite, ça tourne un peu en n’importe quoi.
Le gars de l’Outzbékistan pose des questions un peu déplacées sur les armes terroristes et comment s’en procurer. Le Coréen fou de Dieu parle du good Lord qui viendra nous montrer la voie dans la moitié de ses réponses :

« J’aimerais m’installer vivre à l’étranger mais ça me fait mal de devoir quitter ma famille et mes amis. Devrais-je suivre mes envies ou m’occuper de ma famille ?
– En effet c’est un dur choix.  Ferme les yeux et écoute ton cœur, Jésus te montrera le chemin. »

« Bonjour tout le monde ! Je viens de m’installer à Tokyo et j’aimerais savoir où se trouve un bon restaurant de Sushi, il y en a tellement ! »
– En effet il y a beaucoup de choix.  Ferme les yeux et écoute ton cœur, Jésus te montrera le chemin. »

Bref, j’en rajoute mais vous avez compris l’idée. Et encore, je ne vous parle pas de ses « traductions » complètement personnalisées.
Question initiale : « Quel est le plat traditionnel de votre pays ? »
Traduction de notre fou de Dieu : « Bonjour mes Frères.  Je suis si heureux de pouvoir partager avec vous sur cette superbe plateforme qu’est AISHITERU. La nourriture étant elle aussi un élément de partage, j’aimerais savoir quel est le plat traditionnel de votre pays ? Comme ça on pourrait peut-être se voir et manger tous ensemble ces plats. Puis se prendre par la main et faire une ronde autour du monde. Je vous remercie d’avance mes Frères pour vos réponses, AISHITERU !!!! ».

…Et un jour que je pleurais du sang une nouvelle fois devant ses traductions à s’y méprendre avec un script de Charles Ingalls, j’ai fini par lui faire la remarque que dans une traduction il fallait se contenter de traduire le sens et l’esprit de la question initiale, et pas en rajouter des caisses à coup de « Brother I love u » et j’en passe. Il m’a répondu d’un ton innocent qu’il voulait rendre l’application plus chaleureuse et conviviale pour attirer les vrais utilisateurs et en faire une véritable famille…
Bon, OK je suis aigrie, mais moi personnellement je me connecte à un réseau social où tout le monde est Bro’ ou Sis’ et se tient par la main à coup de mercis dégoulinants et de « je t’aime » inappropriés, et bien je me dis que c’est une secte.
Et dire que ce jeune homme est étudiant à la prestigieuse université de Waseda, ça me troue la ligne d’arrivée du système digestif.

Lucy Liu pourtant sérieuse et appliquée finit elle aussi un jour par craquer son slip en posant une question sur le Dalaï Lama auquel elle finira par répondre elle-même « J’espère qu’il mourra et ira en Enfer ».
…Mais bien sur ! Relancer les conflits Chine – Tibet dans le cadre de son  travail en souhaitant la mort d’un chef spirituel et son aller-simple pour les Enfers me parait tout à fait approprié.
Note du rédacteur : cette jeune demoiselle était elle aussi étudiante à Waseda.
Ben dites donc, si c’est ça l’élite, j’ai peur pour le monde et vive les facs de seconde zone !

Très vite Dracul-cul comprend qu’il n’avait pas eu tort de ne voir en nous que de vulgaires crottes de lapin le jour des sélections : on est en train de lui foirer son super projet avec nos contributions d’attardés. On a droit à de nombreux meetings où il se masse les yeux avec le pouce et l’index l’air de dire « qui m’a affublé d’une bande de décérébré pareils ! », nous parle sèchement, nous coupe, lève les yeux au ciel à la moitié des idées proposées pour finalement se vanter des siennes « Vous saviez que l’idée de ne pas utiliser de traducteur automatique mais faire contribuer les utilisateurs était mon idée ? Incroyable non ? Ça a révolutionné le projet ! ».
Je rêve de lui faire remarquer que la moitié des candidats ont eu la même idée en moins de trente minutes quelques semaines plus tôt mais je m’abstiens.
Il nous passe aussi un savon sur les débordements dans les traductions et les propos incitant à la haine, que l’application n’est pas faite pour ça. De mon côté je me dis que si on arrive même pas à cadrer 10 stagiaires de grandes écoles, bonjour le cirque une fois que le monde entier participera…

Dracul-cul nous gourmande aussi sur notre incapacité à trouver des questions intéressantes et des réponses intelligentes à poster et nous somme de proposer des idées d’amélioration.
On remarque qu’il gueule à peu près sur tout le monde, sauf la Salsicha. En effet, l’Allemagne est fourbe et prépare déjà ses alliances avec les pays de l’Est. On ne tarde pas à remarquer qu’il est toujours dans les basques de Dracul-cul pour lui cirer les pompes, lui montrer à quel point il est investi à 100% dans ce projet.
On enchaîne les meetings entre stagiaires (auxquels le fou de Dieu ne fait que s’extasier sur le fait que ce soit trop bien qu’on soit tous potes et une famille unie main dans la main et BORDEL MAIS ACHEVEZ-LE !!!!), et la Salsicha s’improvise maître des idées. Il propose ses idées, réfute la moitié des nôtres ou les prends en note pour les remettre à sa sauce plus tard. Il recueille les idées de tout le monde pour les proposer directement à Dracul-cul plus ou moins comme si c’était les siennes. Après m’être fait « voler » deux trois idées qu’il propose les jours où je suis à mon baito, je décide qu’il a bien mérité son surnom niveau CM2.
Mauvaise ambiance dans l’équipe, très vite les plus compétiteurs commencent à bosser leurs idées dans leur coin sans rien montrer aux autres. La moitié veut le job à la clé pour le visa et pour s’installer au Japon et n’a pas envie de se faire distancer. Cette ambiance me lourde d’autant plus que c’est ridicule puisque PQFlex a besoin de quelqu’un de chaque pays/langue, on est donc pas spécialement en competition les uns contre les autres. Je tente quand même de presenter mes idées moi-même mais Dracul-cul ne m’écoute pas et tout finit dans un coin de la table, puis à la poubelle sans vraiment avoir été étudié.
Je foutrais bien un pieu dans le cœur de ce gougnafier s’il en avait un.

Très vite mon pauvre Machu Picchu en a marre. Ce stage lui prend des heures pour rien, des heures qu’il pourrait utiliser pour chercher autre chose. Etienne aussi, même si on rigole bien entre nous, il a d’autres ouvertures pour un stage plus en phase avec son mémoire. Moi aussi je ne peux que constater qu’on ne fait strictement rien pendant des heures à part poser des questions à la con qui finissent par tourner en rond.
D’un autre côté je me dis qu’abandonner dès le début n’est pas très intelligent non plus, chaque début de projet patauge un peu non ? Si on arrête tout ce qu’on entreprend au bout de quelques jours, sûr qu’on ne va pas aller bien loin.
Notre petite troupe se remotive, on décide de se mettre à fond de notre côté (loin des Salshicha, fous de Dieu et Lucy Liu tueuse de Dalaï Lama qui jouent en solo) pour les jours à venir et proposer un vrai plan d’action pour le développement et la publicité de AISHITERU. On se donne à fond, si ça ne donne rien, alors on arrête. Marre de pisser dans un violon.

Et pendant qu’on commence à rassembler nos idées, de son côté Dracul-cul commence à mettre la pression pour qu’on trouve de nouveaux utilisateurs… parce que force est de constater qu’on est toujours comme dix pauvres cons à se poser des questions et se répondre tous les jours alors qu’on est juste à côté les uns des autres. Il met un peu la pression aux employés de PQFlex pour qu’ils participent, mais originaux comme ils sont, ceux-ci posent des questions typiquement japonaises et pas ouvertes sur le monde pour deux sous telles que « Qu’est-ce qui vous plaît dans le Japon ? », « Quelle est votre manga préféré? », « Comment avez-vous appris le Japonais ? » et inconsciemment, AISHITERU devient une application qui s’adresse essentiellement aux étrangers au Japon ou aimant le Japon ce qui fausse complètement le concept initial, mais surtout réduit largement le public ciblé…
Dracul-cul s’arrache les cheveux pour son concept qui part en testicule et remet un coup de pression pour que nous invitions nos amis Facebook à participer.
À force de racoler comme une crève-la-faim dans mes statuts qui se veulent enjoués, j’arrive à attirer deux trois bonnes âmes le temps d’une question ou d’une réponse mais ça ne change rien au fait que l’application est moche, peu fonctionnelle et au contenu (utilisateurs) limité donc ça va une fois pour me faire plaisir mais ça ne va pas plus loin. Et moi ça me dérange de devoir utiliser mon compte personnel pour toujours parler de l’application et demander aux gens de l’essayer. Ça me gonfle quand on me fait ce genre de chose, ce n’est pas pour polluer mes contacts de la même manière.

Mais rien à faire, le nombre de véritables utilisateurs n’augmente pas… 
Dracul-cul la Praline a une nouvelle idée marketing qui frise le génie par sa nullité : il nous ordonne d’ajouter au moins 200 amis chacun sur notre compte Facebook avant la fin de la semaine suivante pour leur présenter l’application… sinon il nous vire de la boîte.
Y’a pas à dire, les méthodes managériales de la Roumanie sont super convaincantes.
Et Dracul-cul qui nous emmerdait depuis le début alors qu’il n’avait même pas Facebook lui-même, décide de s’inscrire et après avoir ajouté toute sa famille, ses amis et la moitié des employés de PQFlex se retrouve avec plus de 200 amis. Évidemment, quand on a déjà plus de 200 amis soi-même, il devient nettement moins aisé de doubler la mise mais Dracul-cul le Cruel est intraitable : « Si moi j’y suis arrivé, vous le pouvez aussi. Si vous n’êtes même pas foutu d’ajouter 200 personnes sur votre compte en une semaine, c’est que vous n’avez rien à apporter à cette entreprise et n’avez rien à faire dans mon équipe».
Mais par la Sainte culotte de Nikos, il va se calmer le Edward Cullen ? Depuis quand les capacités d’un employé se prouvent AVEC DES AMIS FACEBOOK NOM DE DIEU !

edward

Ce stage vire au n’importe quoi complet. Personnellement, je me dis que si c’est ça la politique de l’entreprise (ou celle de la Chauve Souris), je m’en fous un peu qu’on me vire. Même si je ne respire pas la confiance en moi en général, je ne vais pas remettre en question ma carrière parce que je n’ai pas réussi à retrouver assez de copains de primaire et de voisins à ajouter sur Facebook.
J’ajoute des vieilles connaissances histoire de, et continue de me concentrer avec mes deux acolytes sur le petit dossier qu’on prépare.

Seulement la pression de Dracul-cul fait rage, lui autant que le reste de l’ équipe en oublient le but premier de ce projet et se focalisent sur l’ajout de ces foutus 200 amis. Tout le monde est en stress « Va t’il vraiment nous virer ? Qui ajouter ? » pendant que Dracul-cul sans foi ni loi commence à nous emmerder pour que nous racolions des gens qu’on ne connaît pas sur d’autres applications de jeux et les ajouter.
Comme si j’avais envie d’ajouter sur mon compte personnel un trou du cul que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam pour qu’il puisse admirer les photos de moi en pyjama de Cheshire chevauchant une amie masquée d’une tête de cheval sous les effets néfastes et incontrôlables de la vodka malabar.
(Oui, ces photos existent, mais là n’est pas le sujet, concentrez-vous donc un peu.)

Arrive enfin le jour du meeting avec Dracul-cul. Avec Machu Picchu et Étienne on a tout préparé nos power point, monté une vidéo virale à partager sur Youtube pour un peu de publicité gratuite, et autres petits gadgets marketing selon le public ciblé (étudiants, voyageurs, expatriés etc.). Bref on est au taquet.

Pas pour longtemps.

Si le reste des stagiaires nous écoute poliment, Dracul-cul nous dévisage comme si l’envie de nous cracher à la gueule le démangeait tellement fort qu’il en était tetanisé. Pendant la vidéo, il ne daigne même pas lever la tête, le nez collé sur son portable et pianotant sans retenue.

Pendant la deuxième partie de notre présentation, il se lève finalement avec un « continuez sans moi, je reviens » désinteressé et quitte la salle.

Continuez sans moi ???? Mais c’est à lui qu’on présente notre travail !
On continue alors mais le cœur n’y est plus.
Il revient et nous explique en deux trois phrases que ce qu’on a fait c’est de la merde, qu’on a sous estimé l’application. En effet pour la vidéo virale, on avait tablé sur un clip humoristique. 1) Parce que souvent les entreprises qui ont du second degré attirent la sympathie 2) Parce que pour espérer que les gens aient la curiosité de tester une application inconnue –moche et pas terminée- il fallait bien faire quelque chose qui marque les esprits et divertisse.
C’était sans compter sur le manque d’humour absolu de Dracul-cul qui nous a reproché de prendre les utilisateurs pour des débiles et écorner l’image érudite d’un réseau social d’échange culturel et de pratique linguistique.
Ah bon pardon.  C’est un parti pris, les goûts et les couleurs étant ce qu’ils sont, libre de ne pas trouver ça adapté mais bon, se montrer aimable ne devrait pas être en option car il était évident qu’on y avait passé du temps. Peu importe, ça ne nous enlèvera pas les fous rires aux larmes en la faisant, j’en ris encore quand je la regarde en souvenirs.
Bref fiasco total, il ne prend même pas le temps de regarder les autres échantillons de ce qu’on avait préparé –eux on ne peut plus sérieux -, au diable nos heures de travail.
Machu Picchu décide qu’il a assez perdu son temps et va voir l’adorable Yamada des ressources humaines pour dire qu’il arrête. Quand on lui demande pourquoi, il reste politiquement correct et dit qu’il a juste besoin de plus de temps pour les études et les séminaires.
Ayant perdu  un grand allié dans la bataille contre l’ennui, avec Etienne on hésite aussi à arrêter les frais et mettre le badge sous la porte.
D’un côté je suis consciente que c’est une perte de temps, d’un autre il ne me reste que peu de temps avant l’expiration de mon visa et je n’ai rien de concret à côté donc je n’ose pas jeter cette « opportunité ».

Le lendemain de ce triste épisode, toute l’équipe des stagiaires est bien agitée. En fin de journée, Dracul-cul en mode super furax nous fait demander pour une réunion urgente de la plus haute importance.
Je me demande ce que ce nuisible a encore bien pu trouver pour nous reprocher une nouvelle fois tous les maux de la société et m’installe à côté d’Etienne.
Et là… c’est une déferlante de décibels qui s’abat sur nous. Je ne pensais pas que Dracul-cul pouvait avoir autant de coffre. Il vocifère, il s’époumone, il devient tout rouge de rage. J’oserais, je lui proposerais de faire une petite pause pour respirer.
Pire, pendant qu’il s’énerve il se met à parler en Kansai-ben, qui est le COMBLE DU RIDICULE. Pourquoi un pauvre gringalet roumano-canadien coincé du cul habitant à Tokyo parle en patois d’Osaka quand il fait sa colère ? Je trouve ça d’autant plus risible que j’ai appris le japonais à Osaka et que je considère le kansai-ben  un peu comme mon japonais maternel, et pourtant je ne l’utilise pas à tord et à travers.
Ca m’agace et en même temps, un fou rire pointe le bout de son nez. Il est tellement pitoyable à hurler en patois japonais devant une bande d’étrangers éberlués… Cette scène méritait de passer au zapping, je vous le jure.

Le motif de son courroux ?
Et bien notre suceur de sang pompeur de bonne humeur préféré espionnant  à  loisir les comptes Facebook de ses stagiaires avait remarqué une vague de nouveaux amis des plus suspecte dans notre équipe.
En effet, la moitié des stagiaires avait tout à coup pleins de nouveaux amis, toujours les mêmes et… que des comptes vides.
Manifestement, sous la pression de notre Empaleur de seconde zone, la moitié des stagiaires avait paniqué… et créé une multitude de faux comptes qu’ils s’ajoutaient mutuellement pour atteindre les 200 amis exigés d’ici la fin de la semaine. Résultat, quasiment tout le monde avait des faux comptes, qui plus est des comptes complètement vides.
Pour le coup j’avoue tomber des nues aussi. Des jeunes entre 20 et 25 ans qui se veulent prometteurs et dynamiques, fréquentant les meilleures universités du pays… et qui passent leurs heures de stages à créer des faux comptes Facebook pour s’ajouter en amis ?
Est-ce que tout le monde est complètement con ou est-ce le contact à ce projet mené n’importe comment qui rend débile ?

Si j’avoue être impressionnée par autant de stupidité Dracul-cul lui, ne se remet pas d’un tel affront à son autorité. Le Fou de Dieu essaie de tempérer en cherchant une excuse mais se fait malmener comme un malpropre. Il s’excuse, baisse le nez et ne dit plus rien.
Dracul-cul s’enflamme. Nous sommes des abrutis, nous n’avons aucune capacités, nous ne méritons pas une entreprise telle que PQFlex, notre stupidité l’effare et il ne veut plus de nous dans son équipe et j’en passe.
Honnêtement, comme c’était il y a déjà trois ans je ne me souviens plus de son speech en détail, mais ce que je me souviens c’est qu’il nous a littéralement incendiés et insultés. Et si au début je trouvais ça cocasse, il allait de plus en plus loin dans ses paroles et petit à petit j’ai commencé à trouver ça inacceptable.
Je ne sais pas combien de temps on s’est laissé pourrir, mais un moment. Et foi de Dracul-cul la Praline, on allait le lui payer. Et voila que non seulement il recommence ses conneries de nous faire faire plusieurs centaines d’amis en quelque jour quoiqu’il nous en coute, mais en plus il exige que nous écrivions une rédaction de plusieurs pages et que nous lui rendions dans les plus brefs délais pour expliquer pourquoi nous avons fait ça et exprimer notre remord. Si nous ne rendions pas notre prose pleine de remords et regrets hypocrites, il nous virait sur le champ.

Ouais mais non.
J’ai pas envie.
Je vois pas pourquoi j’écrirais une lettre de contrition pour expliquer le pourquoi d’un truc que non seulement je n’ai pas fait, mais qu’en plus je ne savais même pas que les autres le faisaient.
Moi qui suis d’un naturel à tout me laisser couler sur le dos même quand intérieurement je bouillonne, je sais pas, ce jour-là j’en ai vraiment eu ma claque de la dictature roumaine. Et je ne sais pas pourquoi car je suis rarement téméraire dans le monde scolaire/du travail, mais j’ai levé la main.
Il me regarde comme un insecte écrasé sous sa chaussure vernie et me donne la parole.
« Et pour ceux qui n’ont rien à écrire ? Si vous espionnez les amis qu’on a ajouté cette semaine, vous devez bien savoir qui a ajouté des faux comptes et qui a ajouté des vraies personnes non ? Personnellement je n’ai rien fait donc je pourrais difficilement écrire pourquoi sur plusieurs pages et encore plus difficilement exprimer mes regrets puisque pour ma part, j’ai fais comme vous aviez dit».

cartmandracucu

Je sens qu’il me déteste et qu’il a envie d’écraser ma face de petite impertinente contre un mur, de m’empaler sur un gros pieu et m’exhiber devant les remparts de PQFlex pour nous rappeler sa légende.
Toutefois malgré des yeux qui lancent sur moi les pires incantations maléfiques des diseuses de bonne aventure de Bucarest, il reste calme et m’adresse son sourire le plus contrit, cachant difficilement son envie de génocide de stagiaire.
« Vous avez des frères et sœurs ? »
Je ne vois pas trop le rapport mais lui réponds que j’ai un grand frère et une grande sœur.
« Eh bien votre grand frère par exemple, vous l’aimez n’est-ce pas ?
– Oui bien sur.
– Imaginons que votre grand frère fasse une bêtise. Je ne sais pas, disons qu’il se drogue. Et bien vous lui diriez d’arrêter non ? Vous lui diriez d’arrêter, que c’est mal et qu’il doit revenir dans le droit chemin. C’est pareil avec la Team AISHITERU qui est une famille. Si un membre prend le mauvais chemin, votre devoir est de le remettre sur la bonne voie et lui dire ce qu’il convient de faire. Car vous êtes un groupe. Donc vous êtes aussi coupable que les autres.
– Ce serait effectivement le cas si nous étions un groupe, j’en conviens. Mais nous ne le sommes pas. Il n’y a aucun esprit d’équipe dans AISHITERU. Chacun travaille de son côté et vole les idées des autres, l’ambiance n’est pas amicale. Nous ne sommes tellement pas unis qu’on a beau travailler les uns à côté des autres, on ne m’a jamais parlé de cette idée de faux compte et je ne le savais même pas. Donc non, je ne vois pas pourquoi je serais coupable. »

Après, je ne me souviens plus très bien comment la discussion a dérivé  mais elle a  mal tourné. Il a levé la voix, m’a manqué de respect et la boule de colère a grossit bien gentiment dans mon bas ventre. J’ai fini par lui dire un truc du genre que je n’allais quand même pas m’excuser parce qu’il était incapable de manager une équipe correctement et que si ça partait dans tous les sens comme ça, c’était que le problème venait peut-être aussi du leader.
Il a fini par me menacer comme quoi de toute façon c’était lui le chef, qu’il n’avait pas besoin de d’une idiote incapable comme moi et qu’il pouvait mettre fin à mon stage comme il le voulait. Il me dit aussi que si je n’étais pas contente, je pouvais rentrer chez moi car il n’avait plus envie de voir ma tête pour aujourd’hui.
Et là j’explose.
Je lui hurlé que non seulement je me casse, mais qu’en plus il ne me reverra plus. Que j’arrête ce stage débile perte de temps et que c’est pas lui qui va me dire ce que je dois faire puisque de toute façon je ne reconnais pas un incapable pareil comme mon supérieur.
Et sur ces belles paroles, je claque la porte violemment. Comme dans les films.
Première et dernière fois que j’ai fais ça, je ne m’explique toujours pas cette perte de sang-froid soudaine. Mais je ne le regrette pas.

Derrière la baie vitrée, je me rends compte que tout l’open space a profité de cet échange des plus animés et qu’une bonne centaine de paires d’yeux me regarde à la dérobée.
Là mon caractère réservé de poule mouillée revient au galop et je me mets à pleurer de rage comme une couillonne. Bonjour crédibilité.
Mais je me démonte pas, malgré les murmures presque discrets dans les rangées de bureaux, je fonce vers Yamada la tête haute et la morve au nez et lui annonce que j’arrête ce stage, maintenant.
Mon pauvre Yamada panique, il rassemble ses papiers et me demande de l’attendre devant une des salles de meeting pour parler.
Je prends mes affaires et vais l’attendre. Dracul-cul et l’équipe d’AISHITERU sortent de la salle d’à côté, on s’ignore mutuellement.
Quand Yamada arrive, contre toute attente mon brave Etienne l’interpelle et me montre son meilleur soutien : « Moi aussi je veux arrêter le stage !».
Les gouttes de sueurs doublent sur le front de notre Yamada tout déboussolé par cette débandade de démission en deux jours.
Il me prend en premier pour un entretien privé, et au point où on en est, je lui déballe tout. L’absurdité de ce stage et l’attitude exécrable de Dracul-cul, ses pressions, ses menaces de fin de stage, le fait qu’il mette toutes nos idées et propositions à la poubelle sans écouter, ses tâches absurdes comme les 200 amis facebook en une semaine etc.
Ce n’est presque pas une surprise, mais les employés Japonais de PQFlex ne sont au courant de rien et n’ont jamais rien demandé de tel à la Roumanie qui mène son bateau visiblement seule.
Là où je suis étonnée, c’est qu’il m’apprend que le véritable souci est que Dracul-cul est trop jeune (j’apprends au passage qu’il est même plus jeune que moi)… et qu’il n’est qu’un simple stagiaire, comme nous. Juste il a été le premier stagiaire embauché et est là depuis longtemps, c’est pourquoi ils lui ont donné toute leur confiance pour diriger notre groupe. Mais en gros… il n’a pas plus de pouvoir que nous et est même plus jeune que certains d’entre nous…
Je savais qu’il avait un statut spécial dans l’entreprise puisque il était encore en doctorat à Waseda (encore Waseda décidément…) mais je n’avais pas compris qu’il n’était qu’un simple stagiaire comme nous dans les faits.
« Il est jeune, il n’a jamais dirigé et il doit rendre compte aux supérieurs de l’avancée du projet… Et lui qui était seul pour mener ce projet international, tout d’un coup arrive une dizaine de jeunes étudiants étrangers prometteurs. Ce n’est pas un mauvais garçon dans le fond mais je pense qu’il a voulu asseoir son autorité… On aurait du le cadrer un peu plus, c’est en partie de notre faute. Merci de t’être exprimée, ça va nous permettre d’améliorer le management de ce projet. Mais tu pourrais le pardonner et rester non ? Je ferai en sorte que ce genre de choses n’arrivent plus et que le travail fourni par tout le monde soit apprécié à sa juste valeur. »

Je réfléchis… mais non.
Maintenant que c’est allé jusque-là, que j’ai fais ma princesse à coup de claquage de porte, que pour un coup j’ai assumé ce que j’avais à dire et remis à sa place un connard qui abuse… Non, je vais pas dire pardon et revenir comme si de rien n’était. Si je fais ça, j’ai perdu.
Yamada tente d’insister mais je reste ferme alors il abandonne.
Etienne a droit à son petit entretien aussi et appuie mes arguments.

Je vous épargne le passage où notre Bro’ coréen fou de Dieu nous invite à aller boire un verre pour décompresser puis une fois rentré à la maison manifestement pompette, pollue ma messagerie de déclarations d’amour enflammées.

Ma vie reprend son cours, je refais mon baito à plein temps et me concentre sur la recherche d’un travail pour avril 2011. On est déjà à la fin de l’année 2010, la plupart des entreprises ont terminé le recrutement et il ne me reste que trois mois alors que les sélections sont relativement longues. En d’autres termes, c’est la merde.
Quelques jours plus tard je reçois un email de Yamada qui s’excuse une nouvelle fois et me demande si je suis sure de ne pas vouloir revenir. Je suis touchée, voire flattée qu’on insiste mais je continue de refuser.

Quelques semaines plus tard, je vais à un nouveau séminaire de rencontres entre étudiants et entreprises avec mon amie allemande que j’ai mentionné rapidement dans le billet du manuel de la drague. Et voila que parmi les stands je retrouve celui de PQFlex tenu par Yamada et son collègue. Au début gênée de les retrouver là, il m’accueille avec son plus chaleureux sourire et me demande des nouvelles. Il présente au passage l’entreprise à mon amie qui est très intéressée et le projet AISHITERU. Il me propose d’en dire plus, et bonne âme j’accepte de jouer les commerciales bénévoles pour expliquer le concept assez attractif sans mentionner la sombre existence d’un échappé de Twilight 4 (oui seulement le 4, car c’est le plus mauvais).

Il s’avère que l’équipe d’AISHITERU s’apprête à faire une petite fête à PQFlex pour la promotion de le l’application. Yamada m’invite lourdement à venir, que ce sera l’occasion pour mon amie allemande d’en savoir plus si elle veut postuler. Mon amie est très enthousiaste et me regarde avec des yeux de chat potté.
Le piège se referme contre moi, et je me sens obligée d’accepter.

Le jour de la dite fête, tout le monde vient me parler, me demander des nouvelles, des nanas que je n’ai jamais vues et à qui je n’ai jamais parlé viennent me dire à quel point je leur ai manquées et combien l’équipe d’AISHITERU est vide sans moi (c’est tellement sincère…). Certains Japonais téméraires me glissent au passage à l’oreille que c’était super classe de ma part de remettre Dracul-cul à sa place car eux non plus ne l’aiment pas trop.
Et là coup de théâtre… Dracul-cul en personne fend la foule et me présente devant tout le monde ses excuses. Qu’il a cédé à la pression, qu’il a dépassé les bornes.
Conciliante, j’accepte les excuses en ajoutant que j’ai eu moi même une attitude déplacée et emportée. Sincère ou pas, vu son caractère ça doit lui coûter des excuses en public !

Il s’excuse une nouvelle fois, et me demande si maintenant que le problème est réglé entre nous, on ne pourrait pas tout effacer et que je revienne travailler dans l’équipe. Fourbe, il me tend la main.
Dans ma tête ça va à 100 à l’heure.
Si je reviens, c’est un peu la foire au retournement de veste, tout ça pour peut-être continuer à devoir chercher l’amitié sur Facebook et répondre pendant 8h d’affilée à des questions qui tournent en rond. Si je ne reviens pas, je passe pour une tête de con à refuser la paix devant tout le monde… et surtout je suis assez mal engagée niveau visa, garder PQFlex sous le coude quelques temps pourrait être une sortie de secours si je ne trouve rien d’autre.
Cédant à ma trouille de ne pas trouver de travail pouvant sponsoriser un visa, j’accepte de revenir.
Et dès le lundi, me voila de nouveau dans les bureaux de PQFlex.

En quelques semaines, les choses ont pas mal changé niveau organisation. Il semble évident que j’ai foutu un sacré coup de pied dans le château de cartes de Dracul-cul qui ne supervise plus que de loin le projet.
Maintenant quasiment tout passe par Yamada qui propose un meeting hebdomadaire.
Chaque semaine ils font un ranking des stagiaires en nous remettant des prix pour celui qui a proposé les meilleures idées, celui qui met en ligne les topics les plus intéressants sur l’application etc. Bref, c’est un peu devenu l’école des fans.
Ainsi je gagne un stylo et un carnet PQFlex avec le logo en petit cœur dessus. C’est con mais je les garde toujours précieusement même trois ans après.
Dans les faits, le groupe n’est toujours pas uni (mais le fou de Dieu y croit plus que jamais, nous sommes tous ses Bro devant l’Eternel).
La Salsicha qui avait passé des semaines à cirer les pompes de Dracul-cul pour être vu à la bonne se retrouve sous Yamada comme un tourne-casaque, ayant perdu tous ses avantages. Et comme pour une raison des plus obscures Yamada semble m’apprécier et écouter mon avis, l’Allemagne se met à vouloir copiner avec la France après des mois d’ignorance totale.

saucisse

Il me parle énormément et même si je le trouve un peu hypocrite sur certains points, mon empathie sans fond fait que je m’attendris un peu sur son cas et le prend en sympathie.
En fait cette pauvre Salsicha n’est pas étudiant ou quoi, il est venu en visa touriste avec l’espoir immense de réussir à trouver un travail et choper un visa pour rester au Japon. Déjà que c’est galère de trouver en visa étudiant ou working holidays, mais alors en visa touriste !
Comme il est interdit de travailler avec un visa touriste, cela fait presque trois mois qu’il travaille bénévolement à temps plein à PQFlex pour des clopinettes et vit de ses économies.
Plus que ça, il offre même ses midis et parfois ses soirées pour faire des classes d’anglais à titre gratuit afin de former les employés incapables d’orthographier correctement « Hello » (Halo…).
Autant dire qu’il se fait exploiter jusqu’à l’os pour pas un rond et qu’en plus il en redemande.

Il a commencé les démarches pour se faire définitivement embaucher depuis déjà bientôt deux mois et passé trois entretiens avec Yamada et d’autres Japonais des ressources humaines. Tous le disent compétents  donc oui pourquoi pas, mais rien n’avance.
Le fait est qu’ils semblent ne pas savoir comment ça se passe pour les demandes de visa, le font patienter à coup de « on va se renseigner pour les démarches » mais ne font strictement rien.
Le visa touriste de la Salsicha arrive à expiration et personne ne semble s’en soucier. Dracul-cul a appuyé sa demande et fait des pieds et des mains pour que ça bouge, mais les RH restent incroyablement peu pressées.
Ce que j’entends ne me rassure pas, une deuxième stagiaire ayant fait la demande aussi semble se faire mener en bateau n’obtenant aucune réponse concrète non plus.
Mais nous sommes déjà en décembre, mon propre visa expire bientôt aussi donc qui ne tente rien n’a rien, je fais ma demande aussi. On me propose un premier entretien après les fêtes de fin d’années.
De son côté, le visa de la Salsicha expire dans l’indifférence générale et il rentre en Allemagne officiellement « pour les Fêtes », officieusement parce qu’il n’a plus le choix.

Cette histoire me turlupine.
A la rentrée, incroyable mais vrai, l’infatigable Salsicha a repris un billet d’avion et est revenu une nouvelle fois en visa touriste. Sauf qu’il n’a plus d’argent et ne peut se permettre de retravailler 3 mois à titre gratuit.
Au bout d’un mois, la situation n’a pas bougé, on ne lui dit toujours pas ni oui ni non… écœuré et l’impression d’avoir été roulé dans la farine pendant quatre mois, il quitte le stage et rentre définitivement en Allemagne, plein de rancœur.
Non seulement je suis dégoûtée pour lui, mais en plus ma foi en cette grande entreprise déjà pas bien forte s’effrite complètement. S’ils ne comptaient pas l’engager, ils auraient au moins pu respecter sa situation et dire clairement non plutôt que de continuer à faire miroiter un oui.
Il est évident qu’ils se sont foutus de sa gueule et faisaient traîner en longueur pour continuer à le faire travailler gratuitement. Même chose pour l’autre stagiaire qu’on faisait attendre et qui a finit par trouver un autre emploi ailleurs et laisser tomber.
Dans la course au CDI, il ne reste plus que moi. Lucy Liu a trouvé ailleurs mais reste jusqu’à la fin de l’année scolaire pour se faire des sous, le fou de Dieu et compagnie ont encore de la marge avant la fin de leur visa et n’ont encore rien entrepris.

Mon cas semble se passer autrement. Même si l’histoire de la paperasse pour le visa ne pointe jamais le bout de son nez, les entretiens se passent bien, on aborde le salaire (pas mauvais), les clauses du contrat tout ça. Et puis surtout, on décide d’arrêter de me faire travailler avec la team d’AISHITERU. On me demande de poster encore quelques traductions de ci de là pour le contenu francophone, mais on me change de service pour me mettre aux PR, relations publiques, dirigé par Tochigi, un Japonais de la cinquantaine éternellement angoissé mais bien sympathique.
On me dit que si mon intégration dans le service se passe bien, alors je serai officiellement embauchée. On me donne mon propre ordinateur, on me créé ma carte de visite où il n’est pas écrit stagiaire mais le nom du service, on me créé mon adresse professionnelle PQFlex, mon compte sur le serveur etc…
Je positive en me disant que j’ai l’air un peu mieux partie dans mes démarches pour rester que la pauvre Salsicha.

Mais même si Tochigi est adorable, encore une fois mon enthousiasme est de courte de durée. Il m’explique en résumé que son service a pour mission de gérer les relations avec les medias etc. et faire en sorte qu’on parle de nous dans la presse.
Il m’annonce donc que j’aurai la même mission pour AISHITERU et que mon travail consiste à faire en sorte que les médias étrangers parlent de l’application pour la faire connaitre aux utilisateurs.
Il me demande donc de chercher les coordonnées de grands quotidiens étrangers genre Le Monde ayant des bureaux sur Tokyo, de leur téléphoner et leur expliquer le projet pour leur demander un entretien et un article sur le sujet.
Je veux bien mais je ne suis pas tout à fait convaincue que le New York Times et compagnie s’emballent pour une application inachevée et sans design avec 10 pauvres utilisateurs/stagiaires qui spamment les topics en rond depuis 4 mois. Que l’application soit au moins terminée me parait un minimum pour demander à de grands journaux d’en parler…
Tochigi lui même n’est pas convaincu mais bon, qui ne tente rien n’a rien et il a bien raison. Pendant plusieurs jours j’appelle donc des dizaines et dizaines de journaux du monde entier. Les trois quarts m’envoient balader joliment, quelques gentils sont plus diplomates en me proposent d’envoyer une présentation détaillée par email.
Je créé un dossier complet sur le concept et son système et l’envoie aux quelques adresses mail que j’ai pu obtenir. Aucune réponse.
Me voila désœuvrée, j’ai fais absolument tout le répertoire de l’annuaire qu’il m’a donné.  Plutôt que de ne contacter que des journaux célèbres comme demandé, je prends quelques libertés en me disant que je pourrais peut-être créer un petit buzz en contactant des webzines étrangers actifs et aux nombreux visiteurs. Je vous laisser imaginer mes tâtonnements pour trouver la page « Contacts » des webzines suédois et norvégiens…  Je reçois quelques réponses positives et certains webzines acceptent d’écrire un billet sur l’application. Toujours une petite victoire de canard dans ce monde de brute mais pas de quoi sauter au plafond. Et me voila de nouveau désœuvrée.

Et Tochigi lui-même est désemparé car il ne sait pas trop quoi me donner comme mission ensuite. Il regarde la longue liste des journaux et magazine que j’ai contacté et me demande pourquoi je n’ai contacté aucun journal chinois.
L’application étant disponible uniquement sur Facebook qui est officiellement interdit en Chine, je m’étais dit que ce n’était pas forcément une bonne idée de leur proposer un service sur un support rendu inaccessible par le gouvernement…  Donc quitte à leur proposer un jour, il valait mieux attendre que l’application soit indépendante.
Mais Tochigi s’entête, il a une connaissance qui travaille pour un grand quotidien chinois, il est persuadé de nous obtenir un rendez-vous.
Je ne suis pas convaincue mais qu’à cela ne tienne, j’appelle son contact chinois avec qui j’obtiens le rendez vous.

Je m’y rend  avec Tochigi, et avais préparé une présentation power point des plus soignées pour l’occasion, avec des captures d’écran et des exemples de topics fournis qui mettaient bien en valeur l’application.

Je fais ma présentation, première réaction du journaliste : « Oh c’est très intéressant je suis sûr que les Chinois aimeraient beaucoup. Mais c’est Facebook, c’est un peu délicat…. »
Ben tiens.
Et voila pas que mon éternel angoissé de Tochigi panique et sort son ordinateur et son wifi portable pour montrer l’application en live afin de démontrer que nous avons déjà des utilisateurs chinois.
Grave erreur que je me dis, dernièrement personne ne participe assidûment et l’application compte comme utilisateur chinois que Lucy Liu qui est une de nos internes…

Evidemment le journaliste le remarque rapidement, il demande alors à voir tous les posts en chinois… Et là bien entendu, toujours la même utilisatrice. HA HA HA.

Tochigi devient rouge et ventile, « Si si on a eu d’autres utilisateurs ! Attendez ! ».
La situation est de plus en plus pathétique.  L’application aurait vraiment du succès auprès des Chinois, pas besoin de chercher des mois d’archives pour en trouver un… Surtout que pendant la recherche désespérée d’un deuxième utilisateur chinois, il était flagrant que les utilisateurs étaient toujours les mêmes, dont moi. Le journaliste fronce les sourcils, Tochigi s’enfonce, « oui ce sont nos stagiaires qui… ».
Ben oui, vas y, dis le que 90% des participants sont des gens payés pour…
Bref.

Alors qu’il avait trouvé le projet sympa au début, le journaliste finit par perdre complètement l’intérêt.
Son verdict : les Chinois en Chine n’utilisent pas facebook en général car c’est interdit, les Chinois vivant au Japon parlent tous couramment japonais et n’ont pas besoin d’un service qui propose de poser des questions aux Japonais via un système de traduction.

Journaliste 1 – PQFlex 0

Tochigi reçoit un appel important et doit sortir de la salle où je me retrouve seule avec le journaliste qui en profite pour me mettre dans la confidence : PQFlex a sorti une version de son site initial de Q&A en Chine qui est un véritable fiasco. Et n’ayant que peu de soutien de la part de l’entreprise, voire même des baisses de salaire, quasiment tous les employés de PQFlex qui étaient sur ce projet ont démissionné.
Ce qui me rappelle amèrement l’expérience AISHITERU qui patauge, ne reçoit  que peu soutien des supérieurs pour amélioration et reste un projet inachevé qui amuse depuis des mois des stagiaires désespérés. Alors que leurs services japonais marchent plutôt bien eux…  Ca en dit aussi long sur leur politique d’entreprise vis à vis des projets internationaux. Ils veulent créer des services à l’étrangers pour se globaliser et être dans le vent, pour être « in » mais sont en fait complètement incapables, ne savent pas gérer un personnel étranger et n’investissent que dans des stagiaires faux utilisateurs au lieu de développer leur réseau social qui reste inachevé.
S’ils savent mener leur barque au Japon, ils sont tétanisés face au marché étranger et n’ont aucune idée de comment s’y prendre.

Et ca fait peur. 

Je perds un peu de ma naïveté et le voile se lève légèrement sur l’obscur monde du travail. Derrière cette tour et ses services de sécurités, ces grands bureaux fourmillant de gens en costumes inspirant la productivité il y a… du vent. Du n’importe quoi. De l’incompétence. Et beaucoup de raccrochages aux branches.
Tochigi est adorable mais complètement perdu.
Je repense à l’expérience de la Salsicha et me demande si on va me faire le même plan.
Et qu’est-ce qui se passera s’ils abandonnent AISHITERU qui semble bien engagé sur la route de l’échec ?

Quelques temps plus tard vient Dracul-cul en mode drapeau blanc. Il me dit qu’il veut être mon ami (ben voyons). Il me dit qu’il est au courant de ma demande pour passer CDI et de me méfier. Que les RH ne savent pas ce qu’ils font et que les histoires de visa les rendent frileux, qu’ils ont fait le coup à la Salsicha, l’autre stagiaire et d’autres encore avant. Que s’il était moi et qu’il avait l’occasion d’aller voir ailleurs, alors il irait dans une autre entreprise car c’était une bande d’incapables et que leur projet d’aller à l’étranger allait droit dans le mur, qu’il en était lui-même conscient. Qu’il me le disait pour mon bien, qu’il avait été désagréable car il s’était investit très fort pendant deux ans sur ce projet qui est aussi le sujet de son mémoire et avait cédé a la pression. Mais qu’il ne nous voulait pas de mal et s’inquiétait pour nous. Donc que si mon visa expirait bientôt et que j’avais l’occasion d’aller ailleurs, je ferais mieux de laisser tomber PQFlex.

En toute honnêteté, même à ce moment là, j’ai pensé qu’il  était en partie sincère, mais aussi qu’il me le rappelait dans l’espoir que je m’en aille.
Consciente qu’il ait tenté un petit lavage de cerveau discret, il a quand même mis le doigt sur tout ce qui me faisait peur aussi.
Il s’était encore écoulé un mois et demi, je n’avais plus que six semaines avant la fin de mon visa et toujours pas de réponse officielle si oui ou non ils me gardaient.

Par un miracle (ou un vilain tour du destin) il s’avère que j’ai eu une opportunité inespérée ailleurs un mois avant la fin de mon visa et PQFlex ne m’avait toujours pas donné la réponse officielle ni entamé les démarches pour le visa.
Le salaire proposé était bien plus bas, les conditions moins bonnes mais c’était dans le domaine que je voulais et ils étaient prêts à me prendre et faire ma paperasse pour le visa travail tout de suite.
Alors j’ai dit oui.

J’ai annoncé à mon pauvre Yamada lors d’un nouvel entretien privé que mon choix s’était finalement posé sur une autre entreprise et je pense sincèrement que je l’ai déçu. Manifestement on arrivait dans la phase finale de mon intégration définitive dans la boite.
D’un autre cote, on était déjà en mars, j’avais commencé les démarches mi-décembre et mon visa expirait le 3 avril, j’étais bien obligée de prendre une décision.
J’aimais bien Yamada alors je me suis sentie coupable, limite malhonnête, mais d’un autre côté je ne croyais plus en ce projet, qui aurait pourtant pu être très intéressant développé et managé autrement.
Il m’a étrangement demandé si j’avais eu une conversation récente avec Dracul-cul qui m’aurait découragée. Je me suis dit que j’avais déjà bien assez semé la zizanie comme ça et répondu que non et qu’il s’était montré très correct depuis mon retour.

Avant mon départ définitif, Tochigi a obtenu pour le webzine musical de PQFlex une interview avec Penicillin. Comme il savait que j’aimais le visual kei, il m’a emmenée avec lui pour que je puisse les rencontrer et baver devant Hakuei en live. Une journée inoubliable et une attention cadeau que je n’ai jamais oublié.
A PQFlex, l’entreprise mettait à disposition un grand tableau avec des cartes « AISHITERU » ornées d’un petit coeur. Sur les cartes, les employés y écrivaient un mot de reconnaissance destiné à un autre employé pour un service rendu ou autres. Je ne l’avais jamais fait avant mais mon dernier geste avant de passer une dernière fois la porte de cette entreprise a été d’écrire une carte AISHITERU pour Tochigi et la planter au beau milieu du tableau en remerciement.

Trois ans plus tard AISHITERU existe toujours, mais plus sous facebook. Le design et les fonctions ont été redéveloppés mais elle n’a toujours aucun succès. Les posteurs sont invariablement les mêmes utilisateurs et il m’est évident que ce sont les stagiaires actuels.
Les entretiens Koh Lanta à coup de caméras et de journalistes pour recruter leurs stagiaires sont aussi bien loin, ils prennent maintenant n’importe qui et le turn-over de stagiaires est impressionnant. J’en veux pour preuve, ils ont pris un dindonneau au QI négatif que je leur ai présenté l’été dernier sans même avoir demandé  son cv.
Le dit Dindonneau m’avait d’ailleurs avoué que le Président, face à son échec, pensait revoir le principe même de AISHITERU pour en faire une plateforme non pas de Q&A mondial, mais un forum oà les contributeurs posteraient pour dire AISHITERU à quelqu’un… Concept qui aussi noblement bisounours soit-il me semble voué lui aussi à l’échec et m’avait provoqué un fou rire nerveux.
Les gens ont déjà bien du mal à se dire je t’aime, je doute qu’ils utilisent un site japonais inconnu pour ça.
Depuis je ne sais pas trop ce que devient le projet, mais quand par curiosité je vais voir, il semble rester au statut quo et dans ces moments-là je me dis que j’ai bien fait de partir. Même s’il m’est arrivé dans mon entreprise suivante de me dire que j’aurais du mettre un peu d’eau dans mon vin et rester… Mais ce sont d’autres aventures pour un autre billet.
J’ai gardé contact avec Yamada, Tochigi, Etienne, Machu Pichu et quelques autres via Facebook.
Enfin, d’après témoignages il semblerait que notre pauvre Dracul-cul n’ait quasiment plus jamais été en contact avec les groupes de stagiaires suite à notre célèbre altercation.

Je remercie tous les braves qui ont lu ce long billet en entier sur ces six mois presque mouvementés de stage au Japon.
Positivons, au moins on ne m’a jamais demandé de faire des photocopies.

 

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